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ANALYSE

Pour un nouveau référentiel doctrinal de l’Algérie

Le blocage politique dans lequel se trouve notre pays a remis à l’ordre du jour la question des valeurs nationales. 

1. Les faux repères pour une sortie de crise

Celles de Novembre 54 sont revenues sur le devant de la scène, mais cette fois-ci sous la forme d’une mixture qui incorpore leur version nationaliste-souverainiste traditionnelle, et une composante dite la «badissia ». Cette innovation, que d’aucuns ont qualifiée à juste titre d’imposture, vise à mettre l’accent sur la référence à un islamisme rénové (par une falsification de l’histoire !), dans le but de se démarquer des obédiences islamistes en vogue depuis au moins une trentaine d’années, mais aujourd’hui disqualifiées : l’islamisme violent et l’islamisme entriste. 

Patauger encore dans la mare boueuse de ce débat malsain est devenu définitivement et totalement fatiguant. Le nationalisme béat autant que l’islamisme, même relooké BCBG, ont fait leur temps. Ils ne sauraient servir de sources d’inspiration pour trouver des issues réelles au blocage actuel. Si le premier a longtemps servi d’alibi à la « légitimité historique » (et donc aussi « révolutionnaire ») dont se sont prévalus les pouvoirs successifs depuis 1962, le second n’a été qu’une piteuse et dramatique instrumentation politique du sacré pour faire prévaloir une légitimité de rechange, cléricale celle-là, avec tous les périls qu’elle peut charrier avec elle, comme l’ont montré les expériences amères des pays où elle a pu s’imposer. 

Quand bien même les valeurs nationalistes et musulmanes seraient soustraites aux forces maléfiques qui les ont confisquées et exploitées à leur profit, elles ne suffiraient plus aujourd’hui à répondre aux exigences et défis du projet de société réclamé à corps et à cris par les millions d’algériennes et d’algériens descendus dans les rues, sur tout le territoire national. Ces valeurs restent néanmoins une partie intégrante de notre patrimoine culturel, historique et spirituel. Mais, pour régler la crise actuelle, elles sont devenues ici et maintenant hors d’usage. S’y accrocher, c’est vouloir persister dans le blocage, enfoncer encore davantage le pays dans la crise et lui faire franchir le point de non retour qui le mènera vers la seule issue qui restera encore possible après l’impasse politique, celle d’un abîme historique que personne ne souhaite expérimenter. 

2. L’Algérie est aujourd’hui engagée dans un mouvement de libération sociale. 

Tel est le seul et unique sens de son combat actuel et le seul et unique contenu qu’on doit donner au … « hirak ». Derrière ce terme vague et galvaudé, il y a une puissante lame de fond qui dépasse de loin son expression à travers le phénomène des manifestations populaires, fussent-elles massives et persistantes. Ces manifestations viendraient-elles à être réprimées et stoppées net, l’Algérie conservera malgré tout son nouveau grand rendez-vous avec son destin et trouvera, coûte que coûte, les voies et moyens de l’honorer. Certes, le mouvement de libération sociale ne s’est pas encore donné des leaders de la trempe de ceux qui ont conduit le mouvement de libération nationale. Mais, le pays est beaucoup plus mature, et sa conscience politique beaucoup plus aiguisée qu’en 1954. A travers les mots d’ordre sur lesquels cette nouvelle Algérie s’est regroupée, elle s’est déjà forgé, sans le savoir, son propre référentiel doctrinal. Il reste à l’expliciter et à l’écrire noir sur blanc. La prochaine Constitution sera l’occasion de s’y atteler. 
3. Les ingrédients historiques constitutifs du nouveau référentiel doctrinal

Le nouveau référentiel doctrinal national que le mouvement de libération social a commencé à imposer agrège et capitalise toutes les luttes et sacrifices antérieurs consentis par le peuple algérien pour sa liberté et sa dignité, depuis l’antiquité à nos jours en passant par : 

  • la longue nuit de la période coloniale, avec toutes ses insurrections, la montée de la conscience nationale, les évènements du 8 mai 1945, et le couronnement de toutes ces luttes par la glorieuse guerre de libération nationale déclenchée le 1er novembre 1954,

  • la crise dite de l’été 1962 avec la prise du pouvoir par l’armée des frontières, suivi du coup d’état militaire du 19 juin 1965, 

  • Le « printemps berbère » éclos en avril 1980 pour faire valoir un des piliers de l’identité et des repères culturels d’une algérianité niée très tôt, en 1949, par une partie des siens, 

  • les émeutes populaires qui ont éclaté en octobre 1988 autour de revendications socioéconomiques des plus légitimes, et qui ont été sauvagement réprimées par une armée qui, à lors, a trahi son caractère national et populaire, sur ordre d’un pouvoir scélérat qui s’était mis déjà à exceller, de manière de plus en plus large et de moins en moins discrète, dans le népotisme et la rapine, 

  • la décennie 1990 au cours de laquelle le pays tout entier était carrément pris en étau entre un terrorisme islamiste sanguinaire et un état d’urgence sous régime militaire autoritariste, ce qui a laissé le champ libre à la déliquescence de la quasi totalité des institutions publiques et à la généralisation de toutes les formes de pillage des ressources relevant de ces institutions ; ceci sans compter les pertes en vies humaines, destructions matérielles, les traumatismes psychologiques, l’hémorragie des élites, la perte de tous les repères,etc.

  • Le printemps noir d’avril 2001 réprimé dans le sang par une gendarmerie au service d’un autocrate de retour. Hanté par l’idée de prendre sa revanche sur le peuple, et de donner des gages internationaux sur la stricte arabité de l’Algérie, il ordonna d’étouffer par le force des armes, une revendication identitaire amazigh pacifiste, trop profondément ancrée pour pouvoir se dissoudre dans la répression ou la stigmatisation.

  • la grande dérive nationale bouteflikienne, de ces 20 dernières années, plus d’un tiers de la période post coloniale, et ses dégâts et traumatismes inégalés sur tous les plans : économique, politique, social, culturel, institutionnel, diplomatique, éthique. L’étude approfondie de toute cette période reste à mener. Mais, d’ores et déjà, il n’est pas exagéré d’affirmer que si des forces sous-traitantes avaient été chargées de donner le coup de grâce à ce pays, elles auraient eu du mal à faire mieux. 

Au vu de cette brève rétrospective, s’arrêter aux valeurs de novembre 1954 pour tenter de trouver des réponses à la crise d’aujourd’hui, équivaudrait à considérer qu’il ne s’est rien passé au cours des 57 années qui ont suivi la guerre de libération nationale. Ce serait aussi considérer que ceux qui ont déclenché le 1er novembre 1954 auraient du, à ce moment précis de l’histoire, voir les choses comme leurs alleux les voyaient 65 ans auparavant, en 1889 ! 

4. Le nouveau référentiel doctrinal est gravé dans la conscience collective nationale

Chacun des grands épisodes de notre histoire résumés ci-dessus, contient de manière sédimentée et condensée tout ce que les générations successives de notre peuple ont gravé dans leur mémoire collective et dans leur « génome identitaire », comme aspirations et exigences. Le cumul consolidé de l’ensemble de ce vécu partagé a été transmis intégralement à travers les ans à cette jeunesse de 2019. Cet héritage lui sert à présent de pilote automatique qui fonctionne presque à son insu pour la mener vers son destin, celui auquel ont aspiré tous ses ascendants réunis. Le cheminement de cette jeunesse a pour boussole ce que Thomas Schelling a appelé un Point Focal. Ce stratège américain des années soixante, expert de la guerre froide, entendait par là une décision collective fondée et cohérente, mais prise sans la moindre communication, ni concertation entre les acteurs. Elle ne repose que sur une connivence silencieuse génératrice d’une connaissance commune sur ce que l’ensemble des acteurs considère comme possible et nécessaire aux yeux de chacun d’eux, au vu de ses intérêts individuels. Autrement dit, le peuple algérien sait désormais d’instinct ce qu’il est déterminé à arracher et ce qu’il est résolu à combattre. Et chacun, dans son for intérieur sait que c’est tout le peuple qui est sur la même longueur d’onde que lui. C’est cela et rien d’autre l’alchimie et le sens profond du « 22 février 2019 » et la puissance du nouveau référentiel doctrinal en gestation à la faveur de ce soulèvement populaire pour la libération sociale. 

5. La configuration du nouveau référentiel doctrinal national

Ce dernier pourrait se résumer dans ses grandes lignes comme suit :

  • une Algérie républicaine nouvelle, libre et démocratique dans laquelle :

    • toutes les libertés individuelles et collectives seront promues et garanties pour que chaque citoyen(ne) participe aux affaires publiques, fasse entendre sa voix et pèse dans les choix qui le concernent ;

    • le suffrage universel transparent et régulier restera la seule source de légitimité des institutions élues et la seule expression d’une souveraineté populaire qui continuera néanmoins de respecter les droits des minorités et le principe de l’alternance au pouvoir ;

    • toute la jeunesse du pays se projettera pour s’approprier son pays, y bâtir elle-même son propre avenir, le développer et lui donner le rang et la stature qui lui reviennent dans le concert des nations ;

  • Pour cela, cette nouvelle république doit être fondée sur un Etat civil qui soit régi par la bonne gouvernance de ses institutions, à savoir : 

    • le respect d’un certain nombre de règles de base que sont la transparence, la reddition des comptes, l’équilibre entre les responsabilités endossées et les moyens de les assumer, la séparation des pouvoirs législatif, exécutif et judicaire, la tolérance et l’écoute des contre-pouvoirs, l’évaluation permanente et la sanction positive et négative selon les résultats obtenus, 

    • la neutralité de l’armée qui doit, au même titre que toutes les autres institutions républicaines, s’en tenir strictement à sa mission constitutionnelle, c'est-à-dire dans le cas d’espèce : la défense nationale,

    • La neutralité de l’administration qui reste un service public d’appui et de soutien au pouvoir exécutif, avec des responsabilités et des prérogatives qui lui sont spécifiques et qu’elle ne saurait transgresser sans que les auteurs à titre inuitu personae ne soient amenés à en répondre devant la Loi. 

    • L’abandon de l’Etat jacobin hérité de la colonisation au profit d’un Etat national unitaire mais décentralisé, ouvert sur une régionalisation qui permette et stimule l’éclosion des potentiels locaux dans leur grande diversité etc. ;

  • Un tel Etat civil doit être :

    • fort et inflexible face aux velléités et atteintes néocolonialistes et impérialistes, et surtout un Etat capable dans les faits de faire prévaloir, sur toutes autres considérations et en toutes circonstances, les intérêts bien compris du pays, et d’opérer des projections stratégiques fécondes dans ses espaces naturels, maghrébin, africain, méditerranéen ;

  • juste et équitable vis-à-vis de ses citoyennes et citoyens. Outre leurs devoirs envers la Nation, ils jouissent de droits garantis, à commencer par les droits de l’homme dans leur intégralité et leur universalité, la protection des personnes vulnérables, l’accès de tous à des services publics de base qui soient de qualité, l’égalité des chances face aux aléas de la vie, une justice indépendante et impartiale pour tous, l’égalité de tous devant la Loi; tout ceci dans le cadre d’une société solidaire où prévaut la paix civile et la citoyenneté dans toute sa plénitude;

  • et impitoyable vis-à-vis des traîtres et des corrompus qui se risqueront à enfreindre le nouveau contrat social dans le but d’assouvir leurs appétits égoïstes au détriment de la communauté nationale. 

Tel est le cap que s’est fixé la nouvelle Algérie. Certes, les tentatives de provocations et de répression du « hirak » pourrait la ralentir dans sa marche, mais pas plus. Il se peut même qu’au contraire, ces initiatives mal inspirées précipitent le cours de l’histoire.

Pr Mohamed Bouchakour

Coordinateur du Cercle de Réflexion NARé (Notre Nouvelle Algérie Républicaine)

Email : collectif.nare@gmail.com 

Auteur
Pr Mohamed Bouchakour
 

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