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DEUX POIDS, DEUX MESURES

À propos de Louisa Hanoune, de Kameleddine Fekhar, Abdellah Benaoum et les autres

« Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir » (Fables de Jean de la Fontaine, Les animaux malades de la peste).

Un Comité national pour la libération de Louisa Hanoune, présidé par Zohra Drif Bitat (laquelle soit dit au passage a défendu, pendant environ 20 ans, Bouteflika, avant de se mêler, toute honte bue au Hirak), a décidé de saisir le chef d’Etat par intérim et le chef d’État-major, Ahmed Gaïd Salah, tandis que dix formations politiques exigent son élargissement.

Ayant été détenu quatre ans durant dans une prison militaire pour des faits purement imaginaires montés de toutes pièces par Abdelaziz Bouteflika, Saïd Bouteflika, le général Smaïl Lamari et le général Mediène, mais soutenu uniquement par mes deux parents, je ne peux, a priori que me réjouir de tout appel, surtout lorsqu’il est collectif tendant à obtenir la libération d’une détenue qui n’a pas encore été jugée.

Je rappelle les termes de l’article 59 aliéna 2 de la Constitution :

"La détention préventive est une mesure exceptionnelle dont les motifs, la durée et les conditions de prorogation sont définis par la loi".

De cette disposition, on ne peut tirer la conclusion que le juge d’instruction, s’il estime que les faits reprochés à l’inculpé sont d’une gravité particulière, doit le laisser en liberté dans l’attente de ton jugement. A l’opposé, s’il considère que les chefs d’inculpation sont controuvés, il ne doit pas hésiter à prononcer un non-lieu, puisqu’aussi bien le juge d’instruction instruit à charge et à décharge.

Un émoi sélectif et éminemment subjectif

Entre 1999 et 2019, des centaines de militants des droits de l’homme, des journalistes, des universitaires, des blogueurs des youtubeurs, des membres d’associations ont été détenus dans l’arbitraire le plus total et parfois condamnés à de lourdes peines sur la base d’un dossier vide. Je ne sais pas, faisant partie de ce club hétérogène d’infortunés, que les arrestations et mises sous mandat de dépôt aient suscité au sein de la classe politique et même de certains médias l’émoi ou l’indignation dont bénéficie Louisa Hanoune aujourd’hui.

Elle-même n’a jamais appelé à la libération de militants de droits de l’homme ou de simples utilisateurs de réseaux sociaux dont certains ont même été accusés d’intelligence avec l’ennemi.

Très proche du Général Mediène, elle a cautionné la dérive mafieuse et même  criminelle de celui qui dirigea les services secrets algériens entre 1990 et 2015. Elle a systématiquement soutenu Abdelaziz Bouteflika dont le clan a commis de graves violations de droits de l’homme. Du reste nombre de représentants du Hirak qui ne sont pas manipulables à discrétion, l’ont rejetée sans ménagement, à l’occasion de la marche du vendredi 15 avril, sachant l’opportunisme qui la caractérise et refusant qu’elle veuille récupérer un mouvement de contestation d’une ampleur sans précédent, né, précisément, de l’arbitraire sans frein qui était la marque de fabrique de ses deux mentors, Abdelaziz Bouteflika et Mohamed Mediène.

 Le sort scandaleux réservé à Kameleddine Fekhar

Quelques jours seulement après son placement sous mandat de dépôt, ses sympathisants déploraient la dégradation de son état de santé. Kameleddine Fekhar est lui décédé, après 53 jours de grève de la faim, après avoir subi les pires persécutions judicaires de la part d’autorités administratives et judiciaires qui sont coupables d’homicide volontaire. A travers ce funeste exemple, on prend la mesure, du parti pris et du subjectivisme caractérisé de la classe politique. Où étaient Madame Drif et les représentants des dix partis politiques, lorsque le Dr Fekhar a entamé sa grève de la faim ?

Où étaient-ils encore quatre semaines après, quand son état de santé se fut dégradé ? Où étaient-ils, enfin, lorsque son avocat, Maître Salah Debouz, a lancé un véritable SOS qui annonçait le décès imminent du militant mozabite. La liberté et la vie de Louisa Hanoune ont plus de prix que celles de Fekhar. Ainsi chemine, dans le pays du Hirak, la démocratie et l’Etat de droit qui ne se sont revendiqués qu’à raison de la personne mise en cause et non à raison des délits qu’elle est présumée avoir commis.

Aujourd’hui, même le blogueur Abdellah Benaoum est entre la vie et la mort (pour simple outrage prétendu à Bouteflika) ; il devrait été libéré sur-le-champ et j’adresse un appel au Chef d’État-major pour que cet innocent regagne la liberté.

Honte à ceux qui instrumentalisent la mort de Kameleddine Fekhar

Aucun de ceux qui instrumentalisent éhontément la mort de Fekhar n’a relayé le signal d’alarme lancé par sa famille et ses avocats. Depuis de nombreuses années déjà, cet impavide et impénitent défenseur de la cause amazighe et mozabite se bat avec le soutien des militants du FFS et de ses directions successives (sauf celle de Karim Tabou), mais, dans tous les cas, dans l’indifférence assumée de celles et ceux qui brandissent, seulement aujourd’hui qu’il est décédé, l’étendard des libertés et des droits de l’homme.

L’attitude qui me révulse le plus est celle de l’ancien Secrétaire Général du RCD qui, décidément, n’a retenu aucune leçon de l’histoire et qui est devenu orfèvre en matière d’instrumentalisation de quelque événement politique que ce soit, surtout s’il est tragique, pour planter des banderilles sur l’Armée et ses chefs dont il a été, au temps jadis, un des commensaux attitrés.

Ce n’est pourtant ni l’État-major ni son chef qui sont responsables de la mort du regretté Kameleddine Fekhar ; les coupables sont connus : l’ancien garde des sceaux Tayeb Louh dont on se demande pour quelle raison aucune procédure judiciaire n’a encore été engagée contre lui (il est le plus grand fossoyeur de l’institution judiciaire depuis 1962), le Procureur territorialement compétent, le Procureur Général de la République et le machiavélique wali de Ghardaïa pour non assistance en personne en danger. Toute cette engeance devrait comparaître devant un tribunal pénal et être condamnée à de lourdes peines.

La justice doit passer pour tous

Toutes les personnes qui sont en détention préventive doivent inspirer la sollicitude de l’opinion publique ; encore fait-il s’assurer qu’ils n’ont commis aucun délit justifiant leur incarcération et cela vaut pour tout le monde, pour Louisa Hanoune comme pour les blogueurs et militants de droits de l’homme qui eux ont été condamnés par une juridiction de jugement et purgés tout ou partie de leur peine, et aussi, pour le malheureux Kameledddine Fekhar dont le destin tragique a ému tous les Algériens et au-delà de l’Algérie.

Ceci dit, il est impossible de comparer le combat pour le triomphe de droits de l’homme engagé par le Dr Fekhar (qu’on partage ou non ses idées, il importe peu à ce stade) et les compromissions interlopes nouées par Louisa Hanoune avec les principaux responsables du crime organisé (Abdelaziz Bouteflika, son frère cadet et Mohamed Lamine Mediène) qui laissent un pays exsangue ayant de faibles chances de se redresser.

Quant aux dix partis politiques dont aucun n’a bougé le petit doigt durant les tribulations judiciaires et administratives de Kameledddine Fekhar et qui pratiquent le « deux poids deux mesures », ils seraient bien avisés de s’occuper de leur base électorale dont les dimensions sont voisines de zéro. Ils gagneraient à  d’éviter d’entrer avec l’institution militaire dans une compétition sur la question de la légitimité, car ils n’en disposent d’aucune, alors que celle-ci protège le territoire national et garantit l’intégrité territoriale de l’Algérie, 7 jours sur 7 et 24 heures sur 24.

Tous comptes faits, l’État-major fait trop d’honneur à cette classe politique vénale, corrompue, opportuniste qui ne dispose pas d’un brin de légitimité populaire, comme le prouve à satiété les taux records d’abstention à toutes les élections qu’elles soient nationales ou locales à son égard.

A. M.

Auteur
Ali Mebroukine, Professeur de droit, militant démocrate
 

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