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Chronique-Naufrage 

Psychanalyse de la plage en Algérie 

La plage algérienne n’est pas un simple espace naturel. C’est un lieu qui reflète quelques images profondes  de l’être algérien, de sa société et de  son pays. Elle est ainsi comparable à un divan de psychanalyste  étendu face à la mer. Il suffit de s’asseoir en arrière, loin de l’eau tel un narrateur  extérieur, puis observer avec la raison non avec les yeux aveuglés par le soleil.

C’est le matin ; la plage est presque vide. Le premier paysage qui saute aux yeux, n’est pas celui de  l’eau qui câline   la grève, mais un celui d’un chapelet infini  de tentes et de parasols cloués sur le sable à quelques pas de l’eau en attente des estivants  qui doivent en louer pour  voir la mer. L’impunité règne en Algérie : un citoyen peut exploiter en toute tranquillité un bien public sans aucun papier. Pire encore, parfois ce sont des maires qui passent aux enchères de l’été le rivage pour remplir les caisses. Cela n’a pas d’importance pour le pouvoir tant que les hauts responsables ne vont pas aux plages du pays.  Le seul crime en Algérie est de revendiquer un État de droits. 

Vous voyez ensuite des tas de déchets entassés çà et là comme s’ils poussaient du sable. Certaines plages sont équipées de poubelles, d’autres non.  En Algérie, la biodiversité est un mot étranger, le dernier souci du pouvoir; même les responsables   de l’environnement  ne se réveillent de leur sieste qu’une fois par année, à l’occasion de la  journée mondiale de l’arbre où ils  sortent  arroser des arbustes et regagnent rapidement leurs bureaux.

La culture écologique est absente dans le pays, voire inexistante ; dans les écoles, les élèves apprennent  dès le bas âge les  ablutions et la prière islamiques, non l’amour de la planète et les valeurs universelles. 

C’est midi, les vacanciers envahissent la plage. Temps des baignades. À droite, il y a cet homme barbu  en qamis avec son épouse et sa sœur en voile intégral.  Il se lève, enlève son qamis, reste en débardeur et pantalon bouffant à la kurde, et se jette dans l’eau, seul ; la baignade est interdite à son épouse et à sa sœur. Celles-ci doivent seulement  humer le sel et écouter le clapotis des vagues  derrière le tissu noir qui leur brûle la peau sous ce soleil de plomb. Si elles entraient dans l’eau, le voile serait moulant et afficherait leurs courbes ; ce qui est un péché selon le barbu. 

Le corps de la femme est la maladie chronique de l’extrémiste musulman ; il veut l’effacer pour exister. Mais lui se permet de jeter des coups d’œil furtifs par-ci par-là pour admirer les corps féminins en deux-pièces en étouffant ses soupirs. 

À gauche, il y a cette jeune fille en bikini, les cheveux tombant en cascade sur sa nuque. Elle s’habille comme elle veut et jouit librement de son corps. Elle remarque ces  dizaines d’hommes  qui la dévisagent mais  s’en fout. De tous les angles, ces derniers  la violent du regard en imaginant les fantasmes inspirés par les sites pornographiques. Ces mâles généralement  ne se baignent pas ; ils viennent à la plage alléger  le poids de leur frustration sexuelle.  Excités, certains s’isolent dans des endroits discrets ou dans les toilettes pour se masturber. En bikini, la jeune fille sent la pesanteur phallique alourdir son corps. 

Le parallèle avec le crime de Meursault est possible : le révolver est remplacé par le regard-violeur, et comme « l’Arabe » effacé, la jeune fille est dépourvue de son nom, désignée par son corps. Effacement de l’Autre. Le coupable est le même : le soleil qui donne envie de tuer ou de se masturber.  

Leur frustration s’explique aussi par l’interdiction de l’amour en ville à cause de la tradition, la religion, et la loi érigée en morale ; l’amour vient après le mariage, aimer c’est  froisser Allah, flâner avec son amoureuse peut déboucher sur un procès pour atteinte à la pudeur (Code pénal). 

Le paradoxe : ces hommes admirent ce joli corps à moitié nu en lançant des onomatopées érotiques, mais insultent en même temps la jeune fille ; « elle n’a pas honte la pute ! Son frère et son père doivent être des proxénètes tfou! Elle doit se couvrir ! C’est à cause de la nudité que le pays va mal et qu’Allah verse sur nous sa colère ! ».

À travers les fentes entre tentes et parasols, vous voyez des filles et des garçons sillonner la plage pour vendre des beignets, du café, et d’autres marchandises. Les fronts perlant de sueur,  les jambes frissonnant de fatigue. Certains sont pauvres, d’autres sont envoyés par le père qui joue au domino sur le trottoir, incapable de travailler à cause des gènes d’un faux socialisme et du virus de Bouteflika qui distribuait l’argent gracieusement pour s’éterniser au trône. 

Ensuite, vous voyez des ombres verdâtres : des gendarmes qui foulent le sable de leurs rangers, torse pompé, regard menaçant,  et moue figée sur le visage. Ici, il n’y a pas de terroristes ou de criminels à chercher ; les gendarmes aiment exhiber leur pouvoir pour se sentir exister. Car ce qui  leur donne la vie, c’est ce fantasme de pouvoir légué par  l’histoire du pays. Cela illustre la situation séculaire de ce dernier : primauté du militaire sur le civil. 

Soudain, vous remarquez ces trisomiques et citoyens dans des fauteuils roulants. Seuls comme bannis de l’humanité. Leurs familles et amis se baignent, s’esclaffent, dessinent sur le sable. Cette catégorie d’êtres est partout effacée : en ville, à la plage, dans les moyens de transports inadaptés à leur condition, sur les trottoirs envahis par les sentinelles des rumeurs et les étals des marchands…Ils souffrent de deux maux : la maladie du corps et la maladie du pays. 

Malgré le vacarme, vous parviennent des commentaires régionalistes imbibés de racisme à l’égard des gens venus des villes où il n’y a pas de mer.  Le lexique récurrent est : « Mahrouguine » (brûlés par la chaleur), « Aroubia » (dérivé du mot « arabe » : arriérés, primitifs), « kavia » (incultes)…Comme si la plage était la propriété de ces racistes, comme si vivre  dans une ville du littoral était un signe de civilisation. Ce sont cependant les mêmes racistes qui dénoncent le racisme dans d’autres pays. 

Le soleil va bientôt se diluer dans l’eau. Les vacanciers s’en vont par grappes. Vous voyez quelques citoyens isolés, chacun allongé seul  sur le sable ou sur une chaise légère.  Bien accompagnés dans leur solitude. Ils n’aiment pas se baigner ou regarder les autres…ils viennent ici pour fuir la saleté et  le mal-être du pays qui étouffe ses citoyens, fuir la voix humaine polluée d’hypocrisie, fuir le monde déréglé,   pour se retrouver seuls avec eux-mêmes comme un derviche tourneur en pleine transcendance.  

Séance terminée. Il vous faut d’autres séances à la plage pour atteindre d’autres vérités et  terminer cette odyssée psychanalytique. 

En vous levant pour partir, vous remarquez que quelqu’un vous surveillait depuis le matin. Ni espion, ni agent de la Sécurité ; juste un oisif qui aime surveiller les autres. Cela vous rappelle une blague moquant l’oisiveté dans le pays: « l’Algérie a 40 millions d’habitants ; 20 millions surveillent les autres 20 millions. »  
 

Auteur
Tawfiq Belfadel, écrivain-chroniqueur