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REGARD

Quand Abdellatif Laâbi parle de Tahar Djaout et de l’Algérie

De gauche à droite : Tahar Djaout, Abdellatif Laâbi, Abdelkader Djeghloul, Montpellier 1986 (droits laabi.net) 

Tahar Djaout a maintes fois été évoqué dans des livres d’écrivains et intellectuels de différentes nationalités. Mort le 02 juin 1993, victime d’un attentat, il continue encore de vivre, d’être présent, à travers les mots siens et des autres. 

Et c’est avec des mots sensibles que le grand poète Abdellatif Laâbi l’évoque dans son récit « Le livre imprévu ». Publié par  La Différence en 2010 puis par Points Seuil en 2017, le livre réunit des souvenirs, un journal, des témoignages, des récits de voyages, des hommages… ; un patchwork imprévu de grande importance.  Voici  ses mots sur Tahar Djaout et l’Algérie : 

« 6 novembre 

Bientôt, je serai à Alger pour participer au Salon international du livre. Ma dernière visite en Algérie remonte à 1991 je crois. L’un des souvenirs émus que j’en garde est l’ultime rencontre que j’ai eue avec Tahar Djaout, moins de deux ans avant son assassinant, en juin 1993. De quoi avons-nous parlé ? Sans doute des turbulences que le pays  était en train de traverser, des périls qui se profilaient à l’horizon, mais aussi, comme chaque fois que nous nous retrouvions (en France le plus souvent), de nos publications récentes, celles à venir, et de littérature en général. 

J’ai encore aux creux de l’oreille la voix aux intonations douces de Tahar, articulée dans une langue raffinée conférant aux idées exprimées une vraie élégance intellectuelle. Et cela avait pour effet de tempérer ce trait d’austérité que j’observais chez lui et qu’il avait en commun avec beaucoup de ses compatriotes. Plus tard, quand il m’est arrivé de relire ses œuvres, je n’avais pas de mal à entendre en même temps sa voix et j’ai redécouvert ce que qui le distinguait de bien des écrivains maghrébins : le travail de précision sur la langue. Il n’y a que chez Mohammed Dib que ce souci est porté au plus haut, réintroduisant dans la modernité littéraire des exigences qui furent l’apanage du classicisme.

Quel est aujourd’hui le lectorat de Tahar Djaout, Kateb Yacine, Mohammed Dib, Jean Sénac et les autres ? Et qu’en est-il des nouvelles générations   ? J’ai hâte d’en savoir plus, et bien entendu de retrouver Alger, d’y retrouver  cette excitation des sens et de l’esprit que j’ai toujours éprouvée depuis ma première visite, juste après l’indépendance.

Je n’aurai que deux jours pour cette nouvelle  reconnaissance après une longue absence. Et j’imagine qu’ils ne seront pas de tout repos. »

« 13 novembre

(…) Et pour couronner cette ascension d’un halo mystique, nous atteignîmes la basilique Notre-Dame d’Afrique, trônant sans ostentation on dirait sur un nuage, réjouie d’être aux premières loges  d’un panorama où l’éphémère et l’éternel  se donnent la réplique à mes mots couverts. 

Arrivé à une heure de fermeture, je n’ai pu admirer la basilique que de l’extérieur, mais le paysage qui s’offrait du promontoire où elle est érigée me plongea aussitôt dans une rêverie douce-violente. J’ai vu  alors ce que j’aspirais à voir : les papillons de l’âme de Camus, Khadda, Sénac, Djaout et tant d’autres amoureux éperdus de cette terre, voletaient au- dessus  de la ville et l’enrobaient d’un voile protecteur de soie transparente. Un jour, Alger découvrira ce qu’elle doit à ses chantres ! »

Source des extraits : Abdellatif Laâbi, Le livre imprévu, éd. Seuil, coll. Points, 2017, 240 p. 

L’auteur : né en 1942 à Fès (Maroc) Abdellatif Laâbi est poète et écrivain. Son combat pour la liberté lui a valu la prison au Maroc. Depuis 1985, il vit principalement en France. Il a traduit aussi de l’arabe plusieurs poètes. Auteur d’une œuvre plurielle, sa poésie a été couronnée par  de grands prix dont le Goncourt de poésie.

 Merci aux éditions du Seuil pour l’autorisation de publication des extraits octroyée au rédacteur Tawfiq Belfadel 

Note : il est strictement interdit de copier,  d’imprimer, ou de reprendre sur un autre média,  ces extraits  publiés sous autorisation pour lecture seulement.  « Les extraits concernés, une fois intégrés sur le site internet, ne pourront être ni copiés, ni imprimés. Tout autre mode de représentation et d’exploitation du texte est strictement réservés à l’éditeur » (Service des droits de reproductions Seuil).

Auteur
Tawfiq Belfadel, écrivain-chroniqueur