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Chronique

Qui veut le scénario rwandais en Algérie ?

La Kabylie vit des moments tragiques. Des airs d'Armageddon même. Toute la région s'embrase. Les feux de forêt tuent les vivants épargnés par la Covid et ressuscitent démons, ressentiments, paranoïa et peur. C'est que la Kabylie est d'une nature soupçonneuse qui a ses racines. Des foyers d'incendies multiples, simultanés et des questions : qui a mis le feu à la baraque et qui a intérêt à ce que cela s'éternise ? 

Les gens fuient et s'arment, pour combattre les feux, de branches, de pelles et de larmes. Dérisoire. Le courage seul ne suffit pas à tuer les monstres. Il faut des moyens et des plans de lutte. Des élus, une armée, des cellules de crise, de l'anticipation, du savoir-faire et une légitimité. Il faut un État. Et c'est ce qui manque. Terriblement.

Les Algériens se sont donné la main. Laissés pour compte, mais ensemble. La solidarité peut faire des merveilles, mais pas des miracles. Il n'y a de miraculeux que la sueur des hommes et leur intelligence. Les miracles ne sauvent le monde que dans les livres religieux ou les contes  pour enfants. 

La réalité est autrement plus cruelle, mais, somme toute, très juste. Ceux qui se préparent pour l'apocalypse ont plus de chance d'y échapper. Les arches ne sauvent que si construites. Il n'y a de tables garnies qu'à cause du labeur et les récoltes ont besoin de gens qui sèment et qui suent.

Ce sont les canadairs qui font tomber des trombes d'eau du ciel et non les prières. Ce n'est pas la roqia qui soigne des virus, ni les versets, ni même les yeux larmoyants qui supplient les cieux. Ce sont les jeunes en voitures qui ont évacué les villageois et pas les anges en tapis volants. La jeunesse algérienne est un réservoir inépuisable d'énergie renouvelable. Il faut lui rendre hommage, la mettre en lumière, la valoriser et non la stigmatiser et l'abrutir. Elle peut sauver le monde ou le détruire. Mais on préfère cloner, et parler de celle, marginale, qui tue et lynche, et pas de celle qui sauve les oliviers et nourrit les oiseaux. Le régime a ses raisons que lui seul connaît.

Cette crise a des facettes multiples et nous apprend tellement sur nous-même et le degré de déliquescence du pays. Il ressemble à un mendiant nu qui fait la manche assis sur un trésor. On lui fait des collectes à l'international pour les médicaments, l'oxygène, le matériel hospitalier ou de lutte contre les feux, et bientôt pour les vivres. La France, l'Espagne et la Suisse prêtent des Canadairs, le Koweït offre charitablement des camions-citernes et la diaspora tout le reste. Les footballeurs du monde entier "pray for algeria". Comme quand il n'y a plus rien à faire pour une dépouille. Faut-il encore que l'on daigne laisser acheminer ces aides, et ce n'est pas évident...

Le populisme est le prochain enfer qui nous guette. Il se nourrit de nos divisions et de l'ignorance inoculée dans les écoles publiques. Le populisme est la nouvelle religion de ceux qui croient que le salut du régime est dans le repli identitaire, la négation ou la diabolisation des différences. 

C'est une croyance assassine qui a ses gourous et adeptes lâches prêts à tuer, mais jamais à mourir. Ils ont pour nom Bensdira, Bengrina, Mokri, Benzaim et autres Salhi. Ils sont connus et tolérés, car utiles au projet d'un possible génocide ethnique à venir.

Pourtant, on se croyait guéri de ce désir collectif de mourir. Cette expérience de la mort imminente qu'on a déjà faite ensemble. Lorsqu'on a voulu mourir pour Allah et que cela nous avait envoyé dans une dimension où éventrer des femmes enceintes pour en extraire des fœtus et les cuisiner était, pour certains, de la grande gastronomie. Où, enjamber des mares de sang et des cadavres était semblable à passer les haies d'un paisible ruisseau. Où des têtes sur les poteaux pouvaient regarder l'indifférence des passants avec des yeux et des bouches ouvertes d'effarement. C'était la réalité d'un cauchemar qui a duré dix ans. C'était un quotidien qui n'a servi à rien, sinon à ravager le pays et à asseoir confortablement les affidés du régime, qui règnent, sans scrupules, sur les cadavres et les ruines.

L'Algérie, peut-elle vivre le scénario rwandais ? Il n'a suffi, pour les Rwandais, que d'un seul événement ; l'assassinat en 1994 du président Hutu, Juvénal Habyarimana, pour que les Tutsis minoritaires, ne soient les cibles toutes désignées d'un nettoyage ethnique en ordre, qui a fait un million de morts en seulement quatre-vingt-dix jours. Il a suffi d'une seule radio pour haranguer les foules, déshumaniser et pousser à exterminer, à la machette, un peuple, ses femmes et ses enfants. 

Du jour au lendemain, le voisin d'hier était devenu un bourreau, et les époux se sont entretués dans leurs propres lits conjugaux. Une folie meurtrière s'était emparée de tous, et le pays avait glissé, en quelques heures seulement, sans possible retour, dans une violence inouïe. C'est que, depuis 1962, date de l'indépendance du Rwanda, les populations majoritaires Hutus, avaient été travaillées, en profondeur, pour haïr et casser, un jour ou l'autre, le peuple Tutsi.

Le valeureux père du pauvre Djamel Bensmail, en appelant au calme et à la retenue, après le meurtre sordide de son fils, a probablement désamorcé (provisoirement ?) une bombe dont personne ne connaît la portée. En voulant, peut-être, incriminer le MAK, à travers une manipulation sournoise de l'opinion publique, le régime actuel a failli (bien malgré lui ?), conduire le pays dans un dangereux précipice où la loi du talion (Qisas), aurait animé les esprits malades. On aurait alors sombré, très vite, dans les limbes des enfers du tous contre tous. Nous devons être vigilants. La Kabylie est avertie, l'Algérie entière l'est aussi. Que les pyromanes cessent de jouer à la roulette russe. Nos vies ne valent pas moins que vos privilèges.

Auteur
Hebib Khelil