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Autogestion

Retour vers le futur

Nombre d'exploitations autogérées en 1964.

Parmi les Algérien-ne-s parvenu-e-s au vénérable âge de soixante-dix ans et plus, qui s’en souvient ? Et, parmi les citoyen-ne-s qui ont vingt à trente ans, qui en a entendu parler ?

Beaucoup des « chibani » (« vieux ») et « chibaniyâte » (« vieilles »), qui furent, pourtant, des militant-e-s à l’époque d’existence de cette expérience, avouent avec mélancolie : « Ah ! Oui !… L’autogestion !… Mais, hélas !, c’est mort et enterré ! Désormais, c’est le capitalisme sauvage triomphant ! »

Quant aux plus jeunes, ils écarquillent grands les yeux en s’exclamant : « L’autogestion ?!… C’est quoi, ça ? Jamais entendu parler. »

Même les intellectuel-le-s algérien-ne-s qui, à juste titre, dénoncent le traficotage et l’occultation de l’histoire du peuple algérien, évoquent tout, de la préhistoire à aujourd’hui. Mais, très curieusement, sauf erreur, personne ne rappelle la phase de l’autogestion. Et, pourtant, juste après l’indépendance, elle a permis d’assurer et même d’améliorer la production industrielle et agricole, suite à l’abandon des entreprises par les patrons coloniaux, et du fait de l’inexistence, encore, d’une structure étatique nationale.

Dès lors, comment expliquer l’occultation totale de cette expérience et de ses bons résultats ?

La réponse semble n’être que dans ce motif : ce furent les travailleurs, pour la plupart analphabètes, ouvriers et paysans, qui furent les « héros » de cette entreprise. Et non pas des « zaïms » (Chefs), des « partis d’avant-garde ». Rien que les travailleurs manuels ! Ce que certains appellent la « racaille », « populace », « ghâchi » (foule).

Beaucoup de personnes, ignorant le peuple et la psychologie humaine, furent surpris de cette performance des travailleurs. « Comment ?… Sans encadrement technique, ni administratif, ni patron, vous affirmez que ces analphabètes furent capables de poursuivre la production, et même de l’améliorer ?!!! »

Oui ! Cela fut !... Pour un motif élémentaire, simple à comprendre. Quand des êtres humains ne sont pas contraints de « suer » pour un salaire insuffisant, qui enrichit un patron, mais, au contraire, travaillent pour eux/elles-mêmes, en destinant les bénéfices à améliorer l’équipement de production et les conditions de travail, ainsi que les rétributions pour le travail effectué, eh bien, dans ce dernier cas, est-il surprenant que ces travailleurs manifestent des performances meilleures que celles réalisées dans le cadre du salariat exploiteur ? Quant au savoir technique, l’observation continue permet au travailleur analphabète intelligent de savoir opérer, en cas de besoin. J’en ai comme preuve mon propre père. Ouvrier cordonnier sachant uniquement signer son nom, en plus sourd-muet, non seulement il fabriquait des chaussures, mais il savait réparer toutes les machines de l’usine, simplement parce qu’il avait un sens de l’observation et un intérêt qui lui permettaient d’apprendre.

Malgré les réussites des travailleurs en autogestion, dès que les détenteurs de l’État algérien furent capables de contrôler l’appareil de production, ils ont émis les fameux « décrets » de mars 1963 sur l’autogestion. Accusée de n’être que du « désordre » » et de l’ « anarchie », l’État installa des « directeurs », qui le représentaient, pour gérer « convenablement » la production.

Les travailleurs découvrirent rapidement l’imposture et l’injustice. Ces « directeurs », d’une part, appliquaient les ordres étatiques ; ceux-ci, bureaucratiques et loin des réalités de la logique productive, étaient erronés ; d’autre part, ces mêmes « directeurs » bénéficiaient de salaire et de privilèges, qui en faisaient des patrons, avec cette grave différence qu’ils étaient des patrons étatiques. Ajoutons à cela l’interdiction de syndicats autonomes des travailleurs, et la transformation du syndicat U.G.T.A. (Union Générale des Travailleurs Algériens) en organisme strictement soumis aux ordres étatiques. Ainsi, les travailleurs, se voyant soumis à un capitalisme étatique, pire que le précédent privé, résistèrent à leur manière : en travaillant moins et mal. Les autorités les accusèrent … d’«incapacité » et de « fainéantise ».

Pourquoi ce rappel de l’autogestion ?… Parce que, actuellement, en Algérie, le premier ministre a parlé des entreprises publiques qui ont des problèmes de productivité, et qui, par conséquent, survivent uniquement grâce aux subsides étatiques. Solution envisagée ?… Livrer ces entreprises à des patrons privées. Pas seulement en ce qui concerne de grandes entreprises, mais également des petites, telles des briqueteries et des minoteries

À ma connaissance, journalistes et experts expliquent ces carences productives uniquement par la pratique de la subvention étatique ; elle porte les dirigeants de ces entreprises défaillantes à négliger la satisfaction des exigences requises. Cette constatation est indéniable, et le motif évoqué réel.

Mais doit-on s’étonner que des entreprises, dirigées par des bureaucrates étatiques, puissent être performantes ?… Aux « dirigeants » il suffit de recevoir régulièrement leur salaire, confortable, et les privilèges qui vont avec ; du reste, ils n’ont cure. Ce phénomène n’est pas spécifique à l’Algérie. Déjà, en Russie, au lendemain de la révolution de 1917, les travailleurs des usines, notamment de Saint-Pétersbourg, avaient réussi à remettre en fonction de manière satisfaisante la production. Et c’est uniquement quand Lénine et son parti leur imposèrent des « directeurs » étatiques que la production tomba en crise. Les travailleurs dénoncèrent, en vain, l’incapacité des bureaucrates dictateurs. La situation fut telle que Lénine fut obligé non pas de confier, de nouveau, les usines aux travailleurs, mais de faire appel, avec sa N.E.P. (Nouvelle Politique Économique),  à des éléments... bourgeois et technocrates pour diriger la production. Je ne dispose pas de la citation exacte, mais j’ai lu un texte de lui : il affirma que les travailleurs étaient « incapables » de gérer les usines, et qu’il « fallait » recourir aux « techniciens » et « experts » « bourgeois » !

Revenons à l’Algérie. De la même manière que l’on rappelle les exploits des anciens combattants de la guerre de libération, pour encourager des efforts aujourd’hui, pourquoi ne rappelle-t-on pas, de la même manière, les exploits des travailleurs de l’autogestion, pour trouver des solutions aux problèmes productifs actuels ?

Nous arrivons, alors, à la question fondamentale. Des briqueteries et autres petites et moyennes entreprises, pourquoi envisager de les concéder uniquement à des patrons privés, et non pas les confier à leurs travailleurs, en autogestion ?… Ces travailleurs seraient-ils moins capables que ceux de la post-indépendance pour gérer correctement leur unité de production ?… Pourquoi ne pas les mettre à l’épreuve ?… Ainsi, ces entreprises ne seront pas livrées aux prédateurs privés, mais conserveraient un aspect public, puisque autogérées par les travailleurs eux-mêmes.

Il est vrai que cette solution priverait les patrons privés de s’emparer de ces unités de production. Mais cette perspective a l’inconvénient d’éliminer leur soutien aux détenteurs de l’État. Ce qui est inacceptable pour ces derniers.

À juger du projet de confier les petites et moyennes entreprises non pas aux travailleurs mais à des privés, ne doit-on pas en conclure que les détenteurs de l’État, devant les difficultés productives constatées, préfèrent privilégier leurs propres intérêts ? Et que signifie cela sinon se comporter en caste, au détriment du peuple ?… Pourtant, de par le monde, notamment en Argentine, existent des entreprises, dont la gestion privée patronale s’étant révélée une faillite, ont été reprises par leurs travailleurs avec succès, même en s’activant dans un environnement capitaliste.

Alors, existe-t-il d’autres motifs de refuser aux travailleurs la capacité d’autogérer les entreprises que la gestion étatique s’est révélée incapable de satisfaire ? Pourquoi pas un retour au passé pour affronter le futur ? Se trouvera-t-il un-e journaliste pour poser la question à ceux qui prennent les décisions en Algérie ?

K. N.

Email : kad-n@email.com

Blog : http://kadour-naimi.over-blog.com/

Auteur
Kadour Naïmi
 

Commentaires

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"Pourquoi pas un retour au passé pour affronter le futur ?"

Plaît-il ? Et rebelote, l’autogestion de l’âne bâté Ben Bella…s’il vous plaît…oui, rien que ça ! L’autogestion en terre d’islam…une histoire à s’en tenir les côtes ! Mais…élucubrer des théories farfelues qui ont fait long feu…qui ont fait pschitt ici et ailleurs…oui, pourquoi pas ? L’Algérie a toujours été un vaste laboratoire…où les apprentis sorciers sont légion…et où les cobayes sont millions…une expérience de plus…de toute façon, elle n’est plus à cela près !

Proudhon…Bakounine…Kropotkine…ou même Frantz Fanon et Tito…doivent se tordre de rire !

Avant de parler d’anarchisme…de communisme libertaire…d’anarchisme social…d’autogestion…il faut d’abord tuer Dieu ! Alors ?...

Clin d’œil :
Y'en a pas un sur cent et pourtant ils existent
La plupart Espagnols allez savoir pourquoi
Faut croire qu'en Espagne on ne les comprend pas
Les anarchistes… ♫
Léo Ferré

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