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DEBAT

Si le mouvement démocratique ne se remet pas en cause...

"Nous sommes nombreux à nous poser cette question, atterrés et attristés que nous sommes par la communication des démocrates du Hirak", a écrit Malika Baraka a brossé un très lucide tableau de la situation.  

Le début de l’article “Démocrates algériens : où allons-nous ?” commence par poser d’emblée une frontière entre les démocrates du Hirak, ce que nous pouvons comprendre par l’ensemble des forces qui se réclament démocrates ; des noms de personnalités politiques, de partis démocrates ou simplement des personnalités de la société civile qui se définissent en tant que tels et s’opposent à la mouvance islamiste et au régime avec ses différents satellites et forces qui travaillent la société algérienne d’aujourd’hui. Les démocrates algériens ont donc, a priori, devant eux deux forces qui s’opposent à eux. Les Islamistes et le régime dans sa complexité.

 A première vue, après des dizaines et des dizaines de marches aussi grandioses les unes que les autres, la profonde aspiration du peuple algérien, le vœu qui vient de ses entrailles se résume dans deux slogans : le premier : "ni Etat militaire, ni Etat islamique, Etat civil" et le second slogan : "yetnahaw gaa" (tous doivent partir).

A les considérer de près, le peuple algérien dans sa majorité veut tourner la page et aspire à un Etat civil, donc nécessairement démocratique.

Le projet auquel la société aspire est énoncé. Il ne reste qu’à lui trouver les contours et les moyens de le faire appliquer. Et en premier lieu ceux qui peuvent le porter et le défendre devant les forces adverses que sont, nous le rappelons, la mouvance islamiste et le régime sont les démocrates. Embourbée dans des considérations qui n’honorent point ses tenants, la mouvance démocratique nage dans des eaux troubles.

L’enjeu est tellement grand que la mise en sourdine des querelles et des considérations mesquines serait plus que nécessaire si d’aventure les démocrates veulent rester sur l’échiquier. Car bien que le pouvoir soit honni par des millions d’Algériens, le pouvoir ne se laisse pas intimider ni fléchir.

Le départ de Bouteflika, poussé, certes par la rue, peut s’avérer comme une victoire du Hirak. Juste après son départ, l’idée de la chute imminente du régime avait insufflé un espoir sans égal dans les rangs des marcheurs. Mais au fil du temps, ce fut une douche écossaise.

Quand commencèrent les arrestations, les interdictions de manifester avec le drapeau amazigh, les brimades de tous genres, un vacillement quant à l'issue de cette contestation populaire prend naissance. On se rend à l’évidence, on découvre la réalité du pouvoir. Eh bien le pouvoir ne se donne pas. Le pouvoir s’arrache. 

Il ne suffisait pas de dénoncer, de crier haut et fort, de dire pour user d’un terme sémiotique, les travers, les insuffisances du régime pour que celui-ci entame sa mutation, procède aux changements et répond positivement à l’appel.

Le régime sait qu’il est injuste, le régime sait qu’il est arbitraire, le régime sait qu’il est rejeté par le peuple algérien ; le régime algérien a conscience que l’image que ses administrés ont de lui et une grande partie de l’opinion internationale n’est pas flatteuse (il n’y a qu’à regarder le classement des pays corrompus, les rapports d’Amnesty internationale…etc.  Mais pour lui, l’enjeu est ailleurs.

L’enjeu se trouve dans la conservation du pouvoir aussi longtemps que possible. Quel que soit le prix. On s’en fiche des opinions des autres. Le souci du régime est de trouver les failles au mouvement populaire qui crie et lui DIT en face tous les vendredis son désaveu et son désamour. Il allume le feu de tout bois en tentant de manœuvrer pour faire capoter le beau projet du Hirak primitif venant des entrailles du peuple algérien.

Les choses semblent difficiles. Difficile à distinguer le bon grain de l’ivraie. Le pouvoir algérien a des ramifications partout, jusqu’au plus profond de nos campagnes et lointains villages. Ses affidés se battront corps et âme pour le statu quo. Leur survie en dépendrait. Tant de richesses et de biens acquis au prix de lâchetés et de couardise.

Les démocrates algériens doivent comprendre qu’ils sont dans une arène à triple acteurs et que cela ne sera pas du gâteau. La dénonciation de la situation est une première étape qui est, au demeurant, nécessaire mais insuffisante. Si on ne peut inverser le rapport de force en faveur de la démocratie, aspiration profonde du peuple algérien, cela ne sera qu’un vœu pieu, une lettre morte. Aussi beaux soient-ils, les généreux modèles de société avec leurs nuances resteront lettres mortes au fond des tiroirs si les Démocrates ne s’unissent pas pour les faire ADVENIR. 

Car en plus du régime, les démocrates ont un autre ennemi de taille, les islamistes.  le courant islamiste a ses prétoires, ses meetings hebdomadaires lors des prières de vendredi et les sermons qui vont avec. Alors que le courant démocratique, décimé lors de la décennie noire ; ceux qui sont morts sont morts, les autres exilés, souffrent énormément de ne pas s’être régénérés.

Ce sont les anciens porte-drapeaux des années 1990 qui reviennent et tentent d’apporter leur soutien à ce mouvement qui les a surpris. L’écrasante majorité du peuple algérien, même inconsciemment, ne veut plus de cet ancien monde qui, pour elle comme l’a si bien souligné la journaliste, a failli. On ne veut plus entendre de ces démocrates qui ont pour la jeunesse permis au régime de se maintenir face à l’hydre islamiste.

Le mouvement islamiste qui au début de la contestation populaire était resté discret se voit pousser des ailes et avance ses pions, distille ses mots d’ordre par ci par là: les notabilités locales aidantes (elles voient dans ce "gaa itnahaw" comme le son du glas).

 Les résistances au changement sont si nombreuses et partout.

L’advenue d’une autre Algérie se fera sur les cendres de cette ancienne génération qui, quel que soit son bord aurait failli aux yeux des Algériens.

Trouver un terrain pour une Algérie plurielle, ouverte sur le monde, respectueuse de ses composantes régionales, fière de son passé avec ses hauts et ses bas est un minimum autour duquel peut se dessiner un projet de société résolument démocratique tourné vers le futur et affranchi du passé.

Si le mouvement démocratique ne se remet pas en cause, n’arrête pas les querelles de chapelles et ne dépasse pas les clivages qui ne sont au fond que des susceptibilités personnelles, il sera terrassé. L’Algérie tombera encore dans une période sombre. Celle qui a commencé en 1957, à l’assassinat de Abane n’est pas fini.

Enfin, les démocrates algériens sont nombreux en Algérie. Ils peuvent renverser la vapeur en leur faveur. Cela ne sera pas facile. Deux adversaires de taille sont devant eux : les islamistes et le régime.   

Saïd Keciri

Doctorant en sémiotique

 

Auteur
Saïd Keciri, doctorant en sémiotique