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ENTRETIEN

Soufiane Djilali: "Accepter des compromis sans jamais tomber dans les compromissions !"

Soufiane Djilali. Crédit photo : Zinedine Zebar.

Soufiane Djilali, président du parti Jil Jadid, reçu par le Président Tebboune, se confie et nous éclaire sur sa perception de la situation politique actuelle et ses futurs développements. 

Le Matin d'Algérie : En deux mots, dans quelle cadre s’est déroulée l’entrevue que vous avez eue avec le Président de la République Abdelmadjid Tebboune ? Consultation, dialogue ou négociation ? Quelles sont vos impressions ?

Soufiane Djilali Il s’agissait de consultation de personnalités, connues dans le paysage politique algérien, comme par exemple Mouloud Hamrouche, Taleb el Ibrahimi, Youcef El Khattib, Abdelaziz Rahabi, afin de mieux évaluer la situation politique actuelle, de la voir de différents angles, afin de prendre les décisions politiques à venir les plus adéquates et les plus sages, pour le pays. Nous avons abordé les grandes préoccupations de l’ensemble de la classe politique et la société civile : la libération des détenus d’opinion, la liberté de la presse et des médias en général ainsi que la liberté de l’action politique. Nous avons également posé le problème du sujet épineux qu’est l’amendement de la Constitution. Je pense que le président voulait prendre un peu la température de ce qui se passe dans le Hirak, puisqu’il a fait appel à des hommes politiques connus pour leur opposition au régime.

Le Matin d'Algérie : Les opposants à cette démarche sont nombreux, déclarant que les personnalités sollicitées ne représentent en aucun cas le Hirak. Il y a même eu un message attribué à Fodil Boumala dans lequel il vous conteste le fait de représenter le Hirak. Qu’en dites-vous ? 

Soufiane Djilali : J’ai eu  les avocats de Fodil Boumala qui ont totalement démenti ces propos. Je ne peux pas me prononcer avec certitude mais ce qui est sûr c’est qu’ils ont été propagé  par des organes connus. De toute façon à Jil Jadid nous avons défendu le principe de la libération de tous les détenus d’opinion sans distinction. 

Le Matin d'Algérie : Ce qui choque l’opinion publique, c’est cette incohérence du pouvoir. D’un côté il appelle au dialogue  et de l’autre la répression continue, les manifestants ne cessent d’être interpellés, Alger demeure fermée le vendredi, « les enfants terribles » du Hirak comme Tabou, Belarbi, Boumala et bien d’autres sont maintenus en détention.  Cela est difficilement concevable ou acceptable qu’en dites-vous ?

Soufiane Djilali: Ecoutez, notre rôle a été très clair. A Jil Jadid nous avons déclaré publiquement et  l’avons formalisé par écrit, dès le 6 juillet 2019. La libération des détenus a toujours été le préalable indiscutable et non négociable à toute forme de dialogue. Je n’ai accepté l’entrevue avec le Président, qu’après la libération de plus de 150 détenus. Je continue d’espérer et de dire que l’innocence de ces détenus d’opinion  devrait être reconnue en appel par la justice. Mes propos ont été complètement travestis. Je fais de la défense des libertés mon cheval de bataille, et voilà qu’on me reproche de porter atteinte à la dignité des prisonniers d’opinion. Ce qui est une absurdité, un non-sens en soi. Mais vous savez très bien que sur les réseaux sociaux, tout une faune impose son diktat. Certains internautes connus, n’hésitent pas à se fourvoyer dans le mensonge et la manipulation.

Comme des mercenaires qui agissent pour le compte de je ne sais qui, ils  n’hésitent pas à porter atteinte à la dignité des personnes. Les actions, écrits ou paroles d’un homme public sont quelquefois mal interprétés ou détournés de leur contexte. Ce qui suscite des incompréhensions et des réactions, parfois virulentes, dans une phase de crise comme celle que nous traversons aujourd’hui.

Le Matin d'Algérie : Dans cette crise que le pays traverse, tout le monde tire sur tout le monde, on ne distingue plus le bon grain de l’ivraie. La guerre se fait de plus en plus féroce sur le web. Des histoires effrayantes concernant la justice, les ministres, les hommes publics sont « déversées » continuellement sur la toile,  jetant l’opprobre sur tout ce qui bouge et entraînant le citoyen lambda dans une paranoïa permanente et une incrédulité chronique. Pourquoi ?

Soufiane Djilali : Comme on dit : calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose. C’est très malsain comme climat. Chaque personne responsable et écoutée devrait faire preuve de sagesse. Le pays est en situation de crise aigüe. Il faut se parler, essayer de trouver les meilleures voies pour que tout un chacun puisse recouvrir sa liberté d’expression, d’action politique afin de de construire réellement un Etat de droit à la hauteur des attentes des algériens. Les tentatives de déstabilisation menées çà et là,  à l’encontre de tous ceux qui peuvent apporter un plus au débat, nous renseigne sur la volonté de certaines parties, tapies dans l’ombre, de maintenir le floue, de garder les choses opaques, telles qu’elles.

La question que je me pose souvent, c’est pour qui travaillent en définitive ces gens-là qui œuvrent à entretenir une tension permanente ? En empêchant toute organisation politique d’avancer, tout débat politique serein de se tenir, que veut-on ? Une guerre civile ? L’anéantissement de toute velléité de s’exprimer librement ? En s’évertuant à  neutraliser tous les opposants qui ont prouvé, par leurs convictions, leur passé et leur parcours, leur bonne foi ne cherche-t-on pas à faire perdurer ce pouvoir tel qu’il est ? Il ne faudra pas se lamenter lorsque l’on verra les anciens caciques faire leur come-back 

Le Matin d'Algérie : Le président vous a-t-il convaincu ?

Soufiane Djilali : Dans son discours il était déterminé et il a parfaitement assimilé le message des algériens. Il est décidé à opérer ce changement tant attendu par la population. Maintenant reste à savoir s’il en a la capacité, s’il est en mesure  d’entreprendre ce chantier et de le mener à bout. Nous n’avons aucune garantie. Dans le cas où l’ensemble de la classe politique et la société civile refusent tout dialogue et discussion il est évident que cette initiative échouera. Il ne peut y avoir de changement unilatéral.  Mais si la classe politique et la société civile s’impliquent dans un dialogue et s’entendent sur des objectifs clairs et précis, la situation actuelle est telle, que le pouvoir ne pourra répondre que favorablement, du moins sur l’essentiel.

Le Matin d'Algérie : Ce qui échappe à l’opinion publique, c’est comment un président faiblement élu et une assemblée anormalement élue peuvent prétendre apporter des changements aussi profonds tels que la révision de la constitution ?

Soufiane Djilali : C’est une assemblée de 2017, celle de Bouteflika. Il faut essayer d’être pragmatique. Il aurait pu y avoir d’abord, dissolution du parlement et élection législatives. Le fait est que la classe politique n’est pas disposée à le faire dans l’immédiat.

Le Matin d'Algérie : Pourquoi ?

Soufiane Djilali : La classe politique est en rangs dispersés. Il faut d’abord changer la loi électorale, donner plus de prérogatives au parlement et avoir des garanties que cette élection se déroulera en toute transparence. Tout cela demande un changement de règles. Il est indispensable que les politiques y prennent part. On ne peut  aller, au pied levé, sans préparation aux élections. Ce que propose le Président c’est de dialoguer autour d’une nouvelle constitution dans laquelle sera revue dans le fond l’architecture institutionnelle, le rééquilibrage du pouvoir, en faveur du parlement et une séparation entre le pouvoir législatif et exécutif tout en procédant à une diminution des prérogatives du Président. Ce sont là, à mon sens, les principales revendications de l’opposition.

 Le Matin d'Algérie : Certainement, mais le fait est que la personne en charge de cette révision est la même qui a effectué celle de la constitution de Bouteflika en 2016.

Soufiane Djilali : Pas à ma connaissance. Cette personne a été reçue en 2014 par Ouyahia et des images ont été diffusées. C’est là qu’il y a eu manipulation. Quoi qu’il en soit, un comité technique composé d’experts, proposera un document dans lequel seront intégrés les éléments de changement.  Il sera diffusé à l’ensemble de la classe politique et la société civile. Une fois le feedback des différents acteurs reçu et les éventuelles réserves ou propositions émises, on procédera à une évaluation de la situation. Si des propositions sont faites par plusieurs intervenants, dans le même sens, il est évident qu’elles seront prises en compte. Ce n’est qu’à partir de ce moment-là que l’on rentrera dans un processus d’officialisation de la révision constitutionnelle par référendum. Dans le cas contraire, si les réserves ne sont pas prises en charge nous sommes en droit de nous rétracter. Nous ne pouvons pas tout refuser au préalable. Il faut commencer par construire quelque chose.

Le pouvoir, employant le mot dialogue, qui cache celui de négociation, pour qualifier les consultations menées est à la recherche d’un consensus. Dans le cas où cette constitution est adoptée par voie référendaire,  l’amendement de la loi électorale suivra en adéquation avec la nouvelle constitution, le parlement actuel dissous, et des élections législatives pourront se tenir avant la fin de l’année. Ce qui me semble être un délai raisonnable. Les partis disposeront ainsi de huit mois afin de se préparer dans un climat apaisé.

La nouvelle constitution apportera les changements qui garantiront de véritables élections libres et transparentes ainsi qu’un parlement représentatif du tissu politique algérien. Le Hirak, aujourd’hui, que doit-il faire ? Commencer à organiser ses forces à l’intérieur de structures. On ne peut pas faire de parti politique au nom du Hirak : c’est de l’utopie. Mais rien n’empêche de constituer de nouveaux partis politiques qui émergeront de ce Hirak. Personne ne peut s’approprier le Hirak : ce serait de l’usurpation.

Le Matin d'Algérie : Tant que les détenus d’opinion  ne sont pas relaxés et des mesures d’apaisement ne sont pas prises, la bonne foi du pouvoir reste hypothétique et il semble peu probable de voir les citoyens adhérer massivement à cette démarche que préconisez-vous ?

Soufiane Djilali : Notre rôle, à nous les politiques,  c’est d’essayer d’obtenir cette libération mais s’il y a une difficulté ou un quelconque obstacle à ce que cela se réalise, la faute n’incombe pas à l’opposition mais au pouvoir qui en porte l’entière responsabilité. On peut néanmoins aisément imaginer que le pouvoir alimente cet abcès de fixation, afin de maintenir la classe politique et la société civile dans une forme d’agitation paralysante durant les mois à venir, lui abandonnant  la voie libre pour les prochaines échéances, qu’il abordera avec des des partis acquis, pendant que l’opposition est occupée à se tirer des balles dans les pieds. Bien que totalement transparente, l’élection sera remportée par des partis qui se seront organisés entre entre-temps.

Le Matin d'Algérie : D’après vous, il faut entamer la révision de la constitution puis préparer les élections législatives mais pour le moment des mesures ou des « mesurettes » ont été prises face à une situation catastrophique sur tous les plans sans aucune mesure avec l’ampleur de la crise et sa dangerosité. Quelles sont les mesures urgentes à prendre selon vous ?

Soufiane Djilali : Je comprends très  bien qu’il y ait comme une forme d’impatience générale. Le pays traverse une phase sensible et il s’agit de s’en sortir avec le moins de dégâts possibles. Ce gouvernement  n’était pas préparé à affronter une telle situation. Vu la difficulté de la tâche et sa complexité, le gouvernement désigné, il y a tout juste une vingtaine de jours, est plus à plaindre qu’autre chose. Je n’aimerais pas être à la place d’un de ces ministres. Le régime de Bouteflika a laminé le pays, en commençant par la confiance et l’aptitude  à communiquer. Il a grillé toutes les ressources humaines, poussé dehors toute la matière grise, saccagé toutes les institutions : tout est à terre. On ne peut pas demander aux membres de ce gouvernement de faire des miracles en 20 jours. Avec toute la bonne volonté dont ils peuvent disposer, ils ne peuvent que parer au plus urgent, recoller les morceaux en attendant  que le pays retrouve, au moins, un semblant de stabilité. 

Tout semble urgent cependant il y a des actions très urgentes à mener sur le plan économique  comme le contrôle des transferts lors des opérations d’importation afin de juguler les hémorragies causées par la surfacturation, qui a atteint le chiffre astronomique de 20 milliards de dollars par an selon les spécialistes. Ce qui est un crime abominable. Cela représente pratiquement un tiers du montant global des importations. Il faut, aussi, rapidement, lever les barrières érigées  par certains groupes, qui ont pris le monopole sur des pans entiers de l’économie. Il est primordial de libérer au plus vite l’initiative et d’encourager la création de richesses.

Le Matin d'Algérie : Sur un autre registre que pensez-vous du soutien et de la reconnaissance apporté par certains pays au Président ? 

Soufiane Djilali : Tout le monde sait qu’une grande partie des Algériens n’a pas voté, que  l’élection s’est déroulée dans des conditions loin d’être démocratiques, et que  le Hirak n’a pas voté. Mais le fait est que le Président jouit de toute la légalité internationale. Il est reconnu par toutes les puissances. Il est inutile de jouer sur les mots. C’est le Président. Il n’est pas judicieux de pleurer sur notre sort, il faut aller de l’avant, prendre le taureau par les cornes et tenter de changer les choses. Il y a une opportunité qui se présente à nous pour y parvenir, saisissons la.

Le Matin d'Algérie : C’est-à-dire que les prochaines  législatives seront probablement l’occasion d’assister à  l’émergence d’une nouvelle classe politique ?

Soufiane Djilali : Certainement.  De plus cela permettra de tester réellement la volonté du pouvoir d’aller jusqu’ au bout de ses promesses : des élections libres et absolument sans tâche. C’est un défi à relever par toute la classe politique et par les composantes du Hirak afin de confirmer leur capacité à construire une action politique raisonnable et responsable. Ainsi on pourra assister à  l’émergence d’une nouvelle classe politique et de nouvelles figures. Si les composantes du Hirak et les formations politiques rejettent tout, c’est le statu quo assuré. Le pouvoir répondra que nul n’est indispensable. La nature ayant horreur du vide on pourrait devenir les témoins impuissants du retour des caciques, des anciens appareils et même peut-être être de ceux qui se trouvent en ce moments dans les prisons.

Le Matin d'Algérie : Enfin, M. Djilali, vous avez plaidé il y a quelques mois sur nos colonnes pour un mandat présidentiel de transition. Considérez-vous celui du président Abdelmadjid Tebboune comme tel ?

Soufiane Djilali : Il est assez clair que nous sommes en plein mandat de transition. C’est durant ce mandat que les Algériens  devront s’entendre sur les fondations d’un Etat de droit, qu’ils devront mettre en place des institutions représentatives et aller vers des élections ouvertes laissant ainsi les nouvelles générations déployer leur génie pour bâtir l’Algérie de demain. Tout ceci doit se faire avec du temps, de la bonne volonté de part et d’autre en n’oubliant pas ce fameux adage : accepter des compromis sans jamais tomber dans les compromissions.

 

Auteur
Djalal Larabi