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TRIBUNE

Un adieu sans gloire

On le tire du fourgon comme une bête étrange ! Son regard ébloui, sorti de la pénombre, un instant hagard, balaie la multitude, cohue en délire qui, jadis, applaudissait la puissance grisée qui habitait les cimes, cacophonie  vulgaire, avide de sensations,  basculant de la flagornerie à l’abjecte ingratitude.

Il marche ! Ou plutôt il titube, poussé par les gendarmes sensés le protéger ! Ses menottes, autour des bras passées, semblent moins le gêner que la foule serrée, autour de lui amassée, buvant goulument par ses smartphones indécents, les images de la grandeur terrassée.

Oh ! Non !  Ce n’est  pas l’albatros, prince des nuées, à la démarche gauche et mal assurée. C’est Satan trismégiste tombant dans l’abîme depuis la nuit des temps sans prendre conscience de sa chute qu’il considérait comme une ascension vers les sommets de la gloire. « Et nox facta est » écrivit Victor Hugo. « Et la nuit fut ». Elle fut sur ce chemin de croix qu’emprunta Jésus et que Ahmed Ouyahia à son tour descend dans l’effroi des huées et des cris lui frayant  la route conduisant le jour « J »  vers le ciel ou l’enfer.

Combien dura ce trajet ? Nul ne saurait sonder une âme que jamais tragédie ne put remuer durant les années sanglantes de la décennie noire ou celles d’un règne plus long qui finirent d’achever l’Algérie exsangue et agonisante.

 Quels remous peuvent  agiter en ce moment fatidique les sombres profondeurs d’une conscience assommée et engourdie, réalisant avec peine le cauchemar dans lequel un avatar brusque et inattendu la plonge ?

Quel intense drame déroulant une saga longue et  tumultueuse se noue dans  un  raccourci aussi bref que  l’interminable court  trajet le menant vers le cercueil où git son frère ? On peut un instant imaginer Ahmed Ouyahia redevenu impérial lorsqu’un bras, s’agitant à travers la menotte, reproduit ce geste machinal écartant d’un revers de la main la question gênante d’un journaliste : coupé de la réalité, il renoue avec son monde de grandeur dans lequel il retrouve l’instinct de puissance qui rend si arrogant son souverain mépris.

Le délire onirique arrachant quelquefois à la misère de l’humaine condition, l’aigle rapace, un instant entravé, peut  de nouveau s’élever  dans l’azur éblouissant, emporté par la poigne des gendarmes qui semblent le soulever de terre pour le hisser au firmament.

Les bruits se métamorphosent en clameurs provenant de loin, de l’immense foule couchée à ses pieds pour l’écouter religieusement, masse informe déplacée des quatre points cardinaux de l’Algérie pour lui faire honneur dans la salle archicomble apprêtée  à cet effet.

Alors  perçoit-on, aussi imperceptible soit-elle, de temps à autre, cette entame du geste circulaire de la main embrassant et embrasant le vaste espace étendu devant lui, dans lequel se déploie l’implacable rhétorique écrasant  et aplanissant l’obstacle impudent, osant contrecarrer le déroulement du discours bien huilé par les chiffres des statistiques dont il maîtrise à la perfection l’art de la prestidigitation.

Secoué par la houle déferlante du souvenir entremêlé de réminiscences lointaines d’une enfance studieuse et de l’angoisse suscitée par la mort frappant à la porte de ses proches, de la chute soudaine et brutale d’un piédestal dont il ne pensait jamais descendre. Il tangue, bateau ivre, Titanic insubmersible craquelant de toutes parts, joujou nec plus ultra de la technologie de la dictature moderne, sur les récifs à fleur d’eau d’une mer demeurée calme et domptée  jusque là, qui l’a épargné des vicissitudes de la vie… dont il pensait détenir les moindres secrets  assimilables  à quelques adages simplistes et méprisants tenant lieu de science de  gouvernance au grand timonier  réduisant les peuples à des chiens tenus en laisse par la seule faim : « djouwa3 kelbek iteb3ek !» assénait-il souverain et condescendant.

Les mânes d’Ibn Khaldoun se retournant dans sa tombe doivent vouloir régurgiter les lois générales de l’histoire énoncées dans Les Prolégomènes  et mises à mal par les apprentis-révolutionnaires réinventant la sociologie ou la bannissant. Désignant de la main la faculté des sciences humaines, Mohammed Seddik Benyahia, en 1962, dans la foulée et l’euphorie grisante  de l’indépendance acquise, stigmatisa le dernier bastion de l’impérialisme instrumentalisant l’ethnologie en vue de la division et de la domination des peuples et la mise en place, pour l’éternité, de son règne que le pouvoir algérien adoptera au pied levé une fois le colon parti.

Faisant fi des dynamiques sociales, il inscrit sa fin de règne dans la décadence inéluctable des dynasties survivant exceptionnellement à la troisième génération gangrenée par une descendance gâteuse…. une fin de règne toute en convulsions conduite  par un moribond dont la mort répugne à s’emparer, relayé par celui que jamais besogne, surtout lorsqu’elle est basse, n’a effrayé et  qui , aujourd’hui, théâtralisé, entreprend d’en jouer la dernière scène dans une longue descente aux enfers, entouré de ses anges gardiens métamorphosés en cerbères. Il prie, face au cercueil, de manière protocolaire, machinalement, comme à l’accoutumée lors des cérémonies officielles.

Machinalement il lève les deux mains  en direction de son visage masqué cette fois-ci (mais ne le fut-il jamais ?), marmonne une vague prière. Celle-ci  monte-t-elle jusqu’au ciel, jusqu’à son Dieu, spectateur indifférent de  tous les crimes accomplis ? Vient-elle du fond du cœur, suscitée par quelque fibre remuée dans le tréfonds de l’être agité par une violente secousse ? Nul ne saurait le dire.

Pas une larme, cependant, ne perle de ses yeux qui virent couler tant de sang et mourir tant d’innocents. Le granit buriné par l’exercice de plus d’un quart de siècle de pouvoir machiavélique sans partage saurait-il abriter dans le caveau glacé de son cœur un résidu d’humanisme ? L

a démence sénile, fille du remords, tuant trop tôt la bête immonde, nul écrit de tortionnaire ne rendra compte du processus implacable habitant l’âme impavide capable de subjuguer un  peuple, son peuple.

Une tombe anonyme enfouira-telle à jamais les secrets inavouables déjà  rendus évanescents  par  une mémoire défaillante dont la page d’histoire vient d’être tournée ?. 

Auteur
Oucherif Ben Mamar