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TRIBUNE

Un État de droit ne devrait pas faire ça !

Belkacem Zeghmati, ministre de la Justice, bras séculier du pouvoir restera dans l'histoire comme le triste symbole d'une justice qui embastille journalistes, homme politiques et manifestants pacifiques.

«L’Algérie est terre, l’Algérie est soleil, l’Algérie est mère, cruelle et adulée, souffrante et passionnelle, caillouteuse et nourricière. Plus que dans nos zones tempérées s’y vérifie l’imbrication du bien et du mal, la dialectique inextricable de l’amour et de la haine, la fusion des contraires qui se partagent l’humanité ». Albert Camus 

Pour tout(te)s ceux qui militent au sein des mouvements politiques, universitaires, associatifs et idéologiques, et qui manifestent tous les vendredis pour un changement radical du système de la gouvernance, l’arrivée de la pandémie de coronavirus marque hélas un arrêt brutal de leur mobilisation. Dans ce cas, nul ne peut ignorer que cet arrêt influera sur le sort et le futur de chaque algérien dans les mois à venir, sur l’ensemble des acquis de la révolution citoyenne sur le plan social, celui de la liberté, de la démocratie et de la justice.

La justice est le pilier principal de toute démocratie. Winston Churchill qui fut deux fois premier ministre au Royaume-Uni (de 1940 à 1945 et de 1951 à 1955) qui marque le XXe siècle par son engagement et son courage politique, ses discours et son tempérament, disait que la Grande-Bretagne au moment où elle traversait une profonde crise économique allait s’en sortir car son système judiciaire était juste et l’histoire lui a donné raison.

Le problème majeur auquel fait face notre pays est justement celui de la justice. Un acteur et animateur politique du mouvement citoyen Karim Tabbou a été condamné très récemment (le 24 mars 2020) en son absence, sans qu’il soit informé en amont de la date exacte de son jugement et surtout sans qu’il soit assisté pour sa défense ; des conditions particulières inconnues jusqu’à ce jour dans le pénal.

Décidément, le pouvoir profite de la crise sanitaire mondiale où la population est confinée pour procéder au jugement. Sur ce coup de magie la justice n’est pas lente : un fiasco judiciaire dans toute sa splendeur ! Ceci démontre une fois de plus que le pouvoir en place constitue une menace permanente pour l’avenir de ce beau pays qui ne mérite pas tout ça. Cette condamnation est un signe fort contre toute volonté de protestation à venir. Elle pourrait déboucher sur une crise de méfiance plus profonde entre les citoyens et ses dirigeants.

Un État qui sert les intérêts de la nation ne devrait pas faire ça ! Pour ajuster les propos de Churchill au contexte actuel, un État ne se remettra pas debout sans une réelle justice. A cela s’ajoute les défis majeurs auxquels les algériens sont confrontés au quotidien : corruption généralisée, islamisation, arabisation, disparitions, enlèvements, banditisme, crises économique et migratoire, et sur un autre registre la proclamation de l’autonomie de la Kabylie, la montée des populismes anti-kabyles, anti-arabes, anti-laïques, anti-chrétiens qui appellent à anticiper et à relancer la construction d’un pays en panne de créativité, d’innovation et montrant une incapacité à renouveler son staff politique installé depuis l’Indépendance.

Ces défis ne doivent pas être traités d’une manière séparée et fragmentée, mais au contraire abordés de manière juste, objective, efficace et équitable. Sans doute, ces aspects affectent d’une manière intense la capacité et la résistance des algériens à être unis face à la conjugaison de l’ensemble de ces contraintes qu'ils doivent supporter en permanence.

Ainsi l’unité nationale ne va pas de soi, et bien au contraire, des tensions politiques très fortes menacent la cohésion et la stabilité de celle-ci. Ce n’est une surprise pour personne, le seul et unique responsable de cette situation est le régime autoritaire en place. La gestion politique pilotée à distance par le cabinet noir (terme que les algériens utilisent dans les cafés et les lieux publics pour désigner le groupe anti-patrie qui gère la dilapidation de toutes les richesses nationales) n’arrive pas à tirer les enseignements de toutes les souffrances de la population pour les transformer en force et en énergie positive collectives et trouver une solution à la crise avec tous les acteurs de la société civile, les partis politiques, les associations, les syndicats et les partenaires socio-économiques : c’est vraiment dommage !

Le pouvoir comme à ses habitudes focalise l'essentiel de ses facultés à penser à sauvegarder le système au lieu de sauver le pays d'un échec assuré conduisant à une escalade de la violence. Le milieu de la violence est l’environnement dans lequel le pouvoir se nourrit facilement : il représente au pouvoir ce que l’eau représente aux poissons. Donc évitons le jeu de la violence, il faut rester sur le principe d’un mouvement citoyen plus pacifique.

Le président Abdelmadjid Tebboune, fraîchement et faiblement élu, a déclaré que le mouvement citoyen a sauvé l’Algérie de l’effondrement : c’est vrai. Pas que ça : sans le « Hirak » vous ne seriez pas à la place du premier magistrat du pays. Sans la folie de Hitler le général de Gaulle ne serait pas la grandeur et la fierté de la France. A ce jour la droite française est fière de ce personnage qui a fondé la cinquième république et elle se revendique d’appartenir à cette famille dite « gaulliste ».

Nelson Mandela ne serait pas devenu le premier président noir de l’Afrique du Sud sans son combat contre le système politique institutionnel de ségrégation raciale et surtout sans ses vingt-sept années d'emprisonnement dans des conditions difficiles. Idem pour l’activiste Karim Tabbou ; étant kabyle, il ne serait pas un leader et un héros national sans la prison.

Depuis longtemps que la jeune génération cherche une personne qui peut l’aider à reconquérir le pouvoir contre les antinationalistes. Des citoyens bien intentionnés, disponibles à servir leur patrie, prêts à agir différemment que les dirigeants actuels sont nombreux à l’intérieur et à l’extérieur du pays. Ils ne sont ni corrompus et ni moins intelligents que les Occidentaux. J’y ai rencontré des universitaires extrêmement compétents et travailleurs, des militants et syndicalistes sincères et honnêtes ; ils ne tiennent pas seulement aux conditions financières, dans lesquelles la classe politique évolue.

Selon certaines sources de Médiapart, disponibles en ligne, les dirigeants algériens sont incapables de penser l’après-pétrole.

Cependant, la chute progressive du prix du baril de pétrole en cette période de crise sanitaire n’arrange pas les affaires de l’Etat.

En Algérie, le pouvoir ne sait pas gérer une crise d’ordre économique ou politique. Avec la chute du prix du pétrole au début des années 80, il y a eu des événements d’octobre 1988 (assassinats de plusieurs manifestants). Face à la montée du mouvement islamique dans les années 1990, il y a eu une guerre.

L’arrivée de la pandémie de coronavirus et l’effondrement des cours du pétrole vont impacter fortement la vie des citoyens à qui on demande toujours et sans limites de se serrer la ceinture en s’appuyant sur des mesures d’austérité importantes prises depuis le 22 mars 2020 par le gouvernement. Ceci entrainera très prochainement la chute du régime, ce qui amènera probablement les responsables à revoir leur feuille de route que le peuple réclame depuis le début de l’insurrection populaire du 22 février 2019.

A la fin ce sont les idées des citoyens qui finissent par émerger et s’imposer. Soyons positifs, gardons le moral et le courage pour transmettre de bonnes valeurs humaines à nos enfants. M.K.

Auteur
Mourad Khelifa