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REGARD

Un révolutionnaire doit-il laver la vaisselle ?

Même si l’Etat, du jour au lendemain, se plie miraculeusement à toutes nos revendications, tant que l’Algérienne n’est pas libérée, le peuple algérien ne le sera jamais qu’à moitié. C’est pourquoi la révolution que nous menons se doit de comporter une composante féministe.

Mais, ne commettons pas l’erreur de cantonner la lutte féministe à une dimension strictement légale, et profitons de cette période de courage intellectuel et de mutation nationale pour examiner lucidement les injustices imposées aux femmes dans le microcosme du quotidien domestique.

Hier, au Café de la Gare, tandis que nous parlions du hirak autour d’une table haute, un vieil ami de mon père a comparé l’État algérien à une auto déglinguée, rouillée, crevée, édentée… une perte totale, bonne pour la casse, mais dont les propriétaires hallucinés s’échinent à rabouter les pièces une par une. Dans l’habitacle, des conducteurs bornés s’agrippent fermement au volant. Même ceux d’entre eux qui sont ouverts au changement ne parviennent pas à s’en départir : le geste de préhension est trop profondément gravé dans leur mémoire musculaire. Qu’à cela ne tienne ! Ou ils apprennent à lâcher prise, ou ils partent à la casse avec le reste de la voiture.

Dans un exercice de compassion stratégique, j’ai essayé de comprendre de l’intérieur ce sentiment ennemi : l’incapacité d’abandonner, même dans son propre intérêt, une position de pouvoir de toute évidence désuète. Ce viscéral refus de descendre d’un piédestal qui s’émiette dangereusement sous nos pieds, quelle en est la phénoménologie ?

En cherchant à comprendre leur entêtement aveugle, je n’ai pas pu m’empêcher, pour le reste de la journée, de comparer leur cas au nôtre, hommes algériens, qui ne pouvons pas nous passer de nos femmes pour être nourris et blanchis. Le système de partage sexuel des tâches sexe est, lui aussi, profondément ancré dans notre mémoire musculaire. Dans certains foyers algériens, un homme qui se lève de table pour laver la vaisselle commet pour ainsi dire un geste révolutionnaire, facilement reconnaissable aux regards réprobateurs qui se tournent vers lui, à la résistance qu’il suscite de la part du système en place. On en veut à ce fauteur de trouble, qui fait trembler une hiérarchie parfaitement fonctionnelle.

Les autres hommes craignent son influence pour des raisons évidentes, puisqu’il menace un modèle domestique qui les favorise. Mais, ce ne sont pas seulement des regards masculins qui se retournent contre lui. Les matriarches lui reprochent aussi sa hardiesse : il envahit leur cuisine, leur territoire de souveraineté, le seul espace où elles peuvent régner en maître, protégées par l’ignorance complice d’un homme qui leur abandonne dans cette pièce une bouffée de plein pouvoir.

La cuisine est une chasse-gardée politique de la femme traditionnelle ; et elle y tient ! S’échinant derrières ces barreaux, elle attend en contrepartie de son homme qu’il s’aventure dans le monde extérieur, l’espace mystérieux de l’économie et du travail, et en revienne avec de la sueur au front et des victuailles aux bras.

Aujourd’hui, le contexte a changé : les jeunes algériennes travaillent, conduisent, entreprennent, innovent. Elles mettent l’épaule à la roue de l’industrie nationale, tout en cumulant leurs tâches de gardiennes de l’économie domestique après une longue journée de labeur. Il est temps que l’homme leur rende la monnaie, conformément à la plus évidente justice. Au lieu de ça, il s’assoit à table, attend son melon et en repousse la carcasse dégoulinante pour qu’elle la ramasse en silence, comme il a été élevé à le faire depuis des générations. Car ce n’est pas un problème que tu as créé, homme parmi d’autres hommes ! Tu n’as rien à te reprocher. Nous avons été dressés ainsi, héritiers d’un système de castes sexuelles qui nous préexistait, et qui a été intégré dès le plus jeune âge. Ne nous flagellons pas d’une culpabilité inutile, mais arrêtons de nous complaire dans un aveuglement volontaire.

Si nous exigeons de nos hommes d’Etat qu’ils abandonnent une existence véreuse qui est devenue leur seconde nature, qu’ils déraidissent leurs mains et lâchent le volant, soyons cohérents : déraidissons nos doigts pour agripper une éponge. Il est temps de développer nos talents de chefs cuisiniers, en dépit de notre mère qui refuse de nous enseigner la recette du makroute. Il est temps d’apprendre à actionner la machine à laver, de savoir dans quel placard sont rangées les assiettes, les tasses, l’économe, les emporte-pièces, de s’habituer à dire merci, pardon et je t’aime, en concordance avec nos rêves d’une Algérie plus libre, plus juste, et où il fait bon vivre pour tous et pour chacune. Et surtout, il est temps d’enseigner ces qualités à nos fils, pour qu’ils n’aient pas à souffrir d’une transition culturelle qui, tôt ou tard, aura lieu.

En somme, il s’agit de passer d'un simple féminisme d’allégeance au véritable féminisme, celui du quotidien. La fierté nationale que nous en ressentirons revaudra mille fois les efforts que nous devrons y sacrifier.

Auteur
Anis Azzoug
 

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