Aller au contenu principal
Body

TRIBUNE

Vox, le populisme de retour en Espagne

La montée du populisme en Europe atteint un niveau inquiétant pour un monde que nous avions cru vacciné contre le fléau de la démagogie belliqueuse. On avait effectivement pensé que les voix du totalitarisme s’étaient tues suite au drame des années trente puis de la seconde guerre mondiale, tout autant pour la peste noire (extrémisme de droite) que pour le tout aussi sanglant communisme. 

L’Espagne vient de rejoindre les pays qui nous prouvent que la menace est de nouveau présente. Les mémoires des peuples ont décidément des délais de péremption très courts.

Après la résurrection de nombreux mouvements d’extrême droite, nous voila face à une autre contagion, celle de l’Espagne où le parti néo-franquiste Vox (voix) connaît une fulgurante montée dans son audience politique, réveillant ainsi le vieux spectre de la dictature qui fit suite à une terrifiante guerre civile dans les années 30.

Le régime du général Franco fut, dans l’Europe de l’Ouest, la seule dictature qui survécut à la seconde guerre mondiale. Sa compromission avec l’aide militaire de l’Allemagne nazie qu’il retourna contre les combattants républicains ne l’a miraculeusement pas ébranlé lorsque vint la fin de la guerre.

Le féroce dictateur, dénommé le Caudillo (« chef de guerre » au moment du Moyen-âge espagnol), tint l’Espagne d’une main de fer et des dizaines de milliers d’opposants furent exécutés, souvent après une incarcération des plus inhumaines car accompagnée de tortures et d’humiliations.

Alors qu’on croyait l’Europe épargnée par la tentation du retour du populisme, voila qu’il réapparaît en force dans de nombreux pays y compris en Espagne dont la fin de la terreur est pourtant très récente. Ce n’est qu’à la mort de Franco, en 1975, que ce pays se débarrassa de la dictature pour entrer dans une ère prospère où la modernité et l’expansion économique n’ont jamais été aussi rapides et fastes, notamment avec la constitution démocratique de 1978 puis, un peu plus tard, par l’entrée dans l’Union Européenne . 

C’est encore plus flagrant pour les nouveaux populismes en Europe de l’Est où la mémoire de la dictature du communisme est encore plus récente. Nous venons de sortir du rideau de fer pour voir revenir, notamment en Pologne et en Hongrie, sans oublier le régime de l’ancienne Union Soviétique devenue la Russie, des régimes autoritaires et populistes comme si la mémoire avait été soudainement effacée. 

Commençons par tenter d’expliquer ce qu’est le populisme avant de revenir sur le cas espagnol qui prend de l’ampleur depuis la récente accession au pouvoir du parti Vox, allié au parti traditionnel de droite, le Parti Populaire (PP).

I. Le populisme, mal défini mais porteur d’identifiants repérables

Aucune approche théorique ou idéologique n’a véritablement défini le populisme, y compris à l’heure actuelle. Ce mot semble être utilisé dans de nombreux cas sans qu’il y ait un lien étroit avec un corpus doctrinal et qui correspondent souvent à des situations assez différentes.

Il est d’ailleurs présent aussi bien dans des positionnements de droite comme de gauche. C’est le cas en France, avec le Rassemblement National et le parti de la France insoumise. C’est la dimension religieuse, identitaire, nationaliste et sécuritaire qui identifie particulièrement les populismes de droite à ceux de gauche qui privilégient l’argument social. Mais les deux finissent par confirmer que les extrêmes se rejoignent car dans des positionnements pourtant si décalés, ils ont un ennemi commun, le fameux « Système » des élites.  La sémantique et les éléments de langage sont souvent identiques.

Il est certain également que l’utilisation du terme « populisme » a été variable à travers le temps. Apparu à la fin du XIXème siècle, le mot avait une connotation positive. C’était tout simplement le fait qu’il fallait redonner aux peuples le pouvoir souverain qu’ils n’avaient pas avec les régimes autoritaires précédents, souvent féodaux. 

L’un des cas les plus notoires était celui de la Russie, avant le régime communiste, où le populisme s’était basé sur la légitime revendication du peuple. Le populisme se déduisait tout simplement du mot peuple. 

Mais très rapidement cette terminologie fut utilisée dans une acception beaucoup plus négative et péjorative pour qualifier des régimes autoritaires avec un leader et son système politique, policier et militaire, qui détient un pouvoir violent et sans partage.

Il est certain que si les cas peuvent être différents, voire totalement opposés, le populisme, s’il n’est pas véritablement défini, possède néanmoins des identifiants identiques sur lesquels on  peut objectivement se baser pour nommer une situation de la sorte.

Le populisme est fondamentalement un discours qui s’en prend aux élites du pays, les rendant responsables de tous les maux qui auraient conduit à une situation donnée envers laquelle le peuple est insatisfait et amené à gronder par des manifestations les plus diverses, de la sanction par le bulletin de vote jusqu’à la grogne la plus forte (grèves, rébellion…). 

Le populisme profite de cette fronde et du malheur des peuples pour fustiger les élites sous le prétexte de vouloir libérer ces peuples et leur redonner la main sur leur destin pour des lendemains meilleurs. Le populisme est considéré en apparence comme l’allié des masses populaires défavorisées qui voient en lui un suprême recours.

Le populisme est toujours incarné, il a un visage, c’est celui du leader charismatique qui va porter le discours pour la rébellion contre ce qu’il nommera très souvent par le vocable « Le système ». 

De ce fait le populisme se nourrit toujours des frustrations populaires pour exister et renforcer son pouvoir. Il les amplifiera par un discours dénonciateur permanent jusqu’à provoquer la haine et le rejet massif contre les élites en place. 

Au final, la conséquence est toujours la même lorsque la figure emblématique arrive au pouvoir, soit l’apparition d’un autre pouvoir sans partage. Ce dernier tiendra à son tour le pays d’une main de fer en justifiant ses décisions liberticides par une menace qui enlèverait au peuple les fruits de sa conquête.

Cette menace prend invariablement deux aspects concomitants. Le premier est le supposé « danger extérieur », la nation serait ainsi menacée par un pays qui lui veut du mal, la plupart du temps il s’agira du pays voisin. Cette menace extérieure peut être également celle d’une immigration que le populisme dénoncera comme cause de tous les maux. Les nationaux en souffriraient, par l’usurpation de leurs emplois et des avantages octroyés indûment par l’État aux «envahisseurs ». Les arguments précédents étant toujours accompagnés par celui du risque pour le peuple de perdre une identité nationale séculaire.

La seconde menace invoquée est intérieure, celle des contre-révolutionnaires qui veulent leur revanche sur la prise de pouvoir du peuple et souhaitent le reconquérir. Ce qui justifie la mise en place de protections par des mesures répressives. Dans les deux cas, intérieur ou extérieur, le régime populiste, en plus d’amplifier le risque ira jusqu’à l’inventer et le  marteler dans un discours quotidien.  

En fin de compte, si le populisme est mal défini par une terminologie assez floue, il s’agit éternellement du même phénomène, un homme veut le pouvoir suprême, il se construit un mouvement ou se rallie à d’autres pour arriver à ses fins en dénonçant les élites quels que soient les moyens pour y arriver.

Il y avait un mot déjà disponible et plus stable dans sa définition, la dictature. Mais la terminologie de populisme déborde la seule période où la dictature est installée au pouvoir pour dénommer également la période précédente où parfois la démocratie est présente, ce qui est le cas actuellement en Europe. De plus, nous venons de le préciser, c’est le peuple berné qui donne les clés du pouvoir à une dictature puisqu’elle s’était camouflée en un discours qui lui était favorable.

II. Vox et le cas espagnol

Ce fut un choc pour l’Espagne de voir renaître un mouvement populiste à relent fasciste, pro-franquiste, après tant d’années où elle se croyait débarrassée à jamais des démons du passé.

Alors cantonné dans une nostalgie qui ne regroupait qu’une poignée de militants, les restes dérisoires de la Phalange franquiste, le passé resurgit ces derniers temps par un mouvement beaucoup plus massif. Sous l’impulsion d’un homme, Santiago Abascal, fils d’un franquiste, le parti d’extrême droite a pu grimper à des sommets électoraux non prévisibles il y a peu de temps.

Nous constatons à travers l’Europe deux voies possibles pour une résurgence politique de ces mouvements extrêmes, qu’ils soient de droite ou de gauche. Soit le mouvement est insignifiant au départ ou composé d’une nébuleuse non organisée en force politique significative et qui finit par trouver les moyens de prendre son essor. C’est le cas en France du Front national de Jean Marie Le Pen (actuellement Rassemblement National dirigé par sa fille) qui a réussi à fédérer un ensemble de groupuscules et de personnalités d’extrême droite, le plus souvent ceux qui furent dans cette idéologie nationaliste, héritière des ligues des années trente, qui se retrouva frustrée des pertes coloniales. 

Soit il s’agit d’un ralliement de personnes ou de groupes de personnalités déçus de la droite traditionnelle à laquelle ils appartenaient et qu’ils quittent car elle n’a pas su prendre les positions radicales qu’ils souhaitaient. C’est justement le cas du leader du parti Vox et de certains de ses compagnons politiques.

C’est en 2014 que surgit ce parti avec une ascension fulgurante jusqu’à devenir la troisième force politique du pays. Alors que Vox était encore marginal jusqu’en décembre 2018, il provoque à ce moment une grande surprise en obtenant 10 % des voix pour l’entrée au Parlement d’Andalousie, fief historique du parti socialiste. Ce résultat lui a suffi pour être assez fort et peser sur le Parti Populaire pour le contraindre à signer une alliance afin d’accéder au pouvoir exécutif de la région la plus peuplée d’Espagne.

Puis dans la foulée, Vox entre au Parlement national avec 24 députés, un score inenvisageable en Espagne auparavant pour une telle formation politique. Que s’est-il passé pour qu’un parti d’extrême droite, de surcroît franquiste, connaisse une ascension aussi rapide et inquiétante dans un pays qui se sentait définitivement ancré dans la démocratie européenne ?

Pour l’expliquer, il faut revenir à nos identifiants du départ qui qualifient le populisme :

1. Une immigration assez visible et médiatisée avec les réfugiés venus clandestinement par la mer, le fameux danger extérieur.

2. Un ralentissement économique après une période trentenaire d’expansion continue, comme dans toute l’Europe. Le pays n’est pas en récession mais cela suffit au populisme de Vox d’amplifier les craintes à son profit.

3. Une explosion de révolutions sociétales qui crée auprès de certains le sentiment d’une crainte de voir disparaître les valeurs morales issues du christianisme. L’Espagne a une histoire catholique profonde et séculaire. Les réformes sur l’avortement, le mariage pour tous, la gestation pour autrui  ainsi que la libération des mœurs dans leur ensemble ont été le terreau de la montée du parti d’extrême droite, fondamentaliste et nationaliste.

4. Et ces derniers temps, comble du comble pour un parti nationaliste d’extrême droite, les velléités d’indépendance de la Catalogne.

5. La décision du parti socialiste d’exhumer le corps du dictateur Franco du mausolée de « La vallée de los Caidos », littéralement « La vallée des tombés », ce qui se traduit par les martyrs puisque sacrifiés pour la patrie. Le parti socialiste avait longtemps hésité à mettre en œuvre un vœu de la majorité des espagnols qui trouvaient indécent que l’on enterrât le bourreau au côté de ses victimes.

6. Et au final, en agrégation de tous ces points, la thématique de notre sujet, il faut trouver un bouc émissaire et le proclamer aux yeux du peuple comme étant le responsable de tous leurs maux. Ce sera le parti socialiste, l’élite au pouvoir qui a mené à la catastrophe économique et morale et qui est considéré comme complice, par son laxisme, des partis indépendantistes qui veulent la fracturation territoriale de l’Espagne.

De plus, le parti socialiste (comme le parti populaire auquel s’associe pourtant le leader de Vox) a été éclaboussé ces dernières années par des affaires de corruption. Nous en revenons à la définition du départ, le populisme, à travers le parti Vox, trouve son souffle de vie et d’expansion dans l’accusation des élites.

Tout cela a donc contribué à l’émergence du vieux courant fasciste que l’on croyait mort à jamais dans un pays meurtri pendant très longtemps par une dictature féroce et qui ne s’en est relevé qu’à la mort de son bourreau, tranquillement dans son lit et enterré avec les honneurs.

Il est un dicton qui prétend que l’histoire ne repasse jamais les mêmes plats. J’en ai de sérieux doutes car l’histoire des populismes est en fait aussi vielle que les civilisations. 

Auteur
Boumediene Sid Lakhdar, enseignant