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COMMENTAIRE

Walis et maires : veni vidi vici (*)?

Pour limiter les répercussions économiques et sociales des mesures de confinement instaurées pour endiguer la propagation du Covid-19 en Algérie, les walis ont été instruits par le Premier ministre, Abdelaziz Djerrad, de mettre en œuvre un dispositif particulier pour :

  1. recenser les familles démunies et celles ayant besoin d'accompagnement en cette période de confinement, 

  2. assister les pouvoirs publics dans la distribution des aides et dans toutes les opérations engagées au profit de ces derniers, 

  3. et enfin, d'informer les autorités locales des préoccupations et besoins des populations concernées

Cette instruction a étonné plus d’un dés lors que ces mêmes walis ont été « déjà instruits » par le président de la République, Abdelmadjid Tebboune, qui les a exhorté à réaliser un recensement global des zones d’ombre où vivent des citoyens défavorisés, soulignant dans ce sens : « je vis la réalité du citoyen et je n’accepterai jamais qu’il y ait un citoyen de première zone et un autre de deuxième ou de troisième zone. Les fruits du développement doivent s’étendre à toutes les régions et à l’ensemble des citoyens ».

Ne l’ont-ils pas entendu ces walis lors du  dernier conclave qui, certes s’est achevé sur un air de déjà vu, déjà entendu et aussi, meublé en grande partie par les discours pompeux de certains ministres qu’ils aiment à tenir, lorsqu’ils veulent se montrer soucieux de l’essor économique des collectivités locales ?

Se souvient-on encore des larmes versées par quelques walis à la vue des images diffusées, in situ, montrant la vie pénible des algériens de l’intérieur du pays ! Ceux des « zones d’ombre » pour lesquelles justement, et par ordre expresse du président Tebboune, ils devraient accorder plus d’attention et de soutien ?

A croire, qu’au sortir du CIC où ils étaient en conclave, ils n’avaient plus la tête à la misère de l’Algérie d’en bas. Est-ce à dire qu’ils ont fait leur cette fameuse devise : Veni vidi vici ?*

Ils s’en sont retournés dans leurs wilayas après s’être vu répéter qu’ils doivent prendre des initiatives. Les plus anciens blasés par les discours creux retomberont dans leur routine, quant à ceux nouvellement nommés, ils vont essayer de se décarcasser au mieux. 

Maintenant que les projecteurs du club des pins se sont éteints le premier ministre leur a fixé un cap : créer de la richesse et de l’emploi. Certains d’entre eux n’ont pas caché leurs inquiétudes en affirmant : 

  • on ne peut pas réussir en 3 mois voire une année, ce que nos prédécesseurs n’ont pas réalisé en 50 ans !

  •  pour faire adhérer, massivement, la population à la démarche du gouvernement et cap fixé par le premier ministre, l’implication des élus est indispensable ; or, ces derniers, pluripartisme oblige, ne sont pas toujours en phase avec l’exécutif de wilaya, et de ce fait, l’objectif recherché devient, quasiment, impossible. 

  • A moins qu’il n’y ait une forme de réconciliation à l’occasion de la grave crise sanitaire que l’on vit entre les différentes forces du pays ? 

Sacré dilemme pour les walis !

Ils sont, avec les présidents d’APC,  en première ligne pour  mettre en œuvre l’instruction du premier ministre Abdelaziz Djerrad au niveau local; dans ce domaine toute faute peut entraîner une révocation immédiate par le pouvoir politique.

La pression politique qui pèse  sur eux s’est accentuée avec le temps, ils doivent composer avec une sphère politique locale dont les impératifs ne recoupent pas toujours parfaitement, avec ceux de l’administration dont le wali incarne l’autorité.

Il y a aussi le manque d'informations concernant la consistance et l'état des moyens à mobiliser à l'échelon national et aussi des ressources humaines à réquisitionner quand une catastrophe de type corona virus touche une ou plusieurs wilayas, ce qui laisse perplexe les responsables en charge de coordonner les secours, en l'absence d'un fichier central informatisé et mis à jour par le ministère de l'intérieur.              

Pour les plus anciens, c’est clair, ils vont jouer la montre en attendant la prochaine rotation qui, par devers eux, viendra compliquer davantage leur vie de famille. Quant à ceux nouvellement nommés, ils vont essayer de se décarcasser au mieux, apprendre à gérer tous les risques et surtout soigner leur communication ! 

Le stress s’est installé à tous les niveaux de la chaîne, tout le  monde se couvre ; chacun agit avec l’idée de se prémunir en cas de pépin ! Résultat, une forme de fébrilité s’est emparée notamment des walis. Personne ne veut risquer d’être identifié à l’origine d’une faute, d’autant plus qu’en cette période précise, il se murmure qu’un mouvement est en préparation. 

A la décharge de nos walis !!!

Il faut admettre qu’ils ne sont pas réellement dotés des pouvoirs qu’on leur prête. La première limite, a précisé quelqu’un, se trouve au niveau de la conception - même - de la fonction : leur action est noyée dans une multitude de tâches qui grèvent leurs capacités de réflexion et de planification. Des avaloirs bouchés aux ordures ménagères, en passant par la voierie, leur énergie se consume dans des missions censées être accomplies par les APC et les services spécialisés. À force de s’occuper de tout, le wali donne parfois l’impression de ne s’occuper de rien…comme il se doit.

 La seconde tient à l’interventionnisme étouffant des administrations centrales à travers un fatras de circulaires et de messages qui entravent leurs actions en compliquant les procédures. Prenons l’exemple de la capacité du wali à affecter des terrains pour l’investissement. Depuis l’été 2011, les wilayas ont attribué des dizaines de milliers d’hectares de terrains d’investissement. En cinq ans, peu de projets ont connu une avancée sur le terrain et un nombre insignifiant a été achevé et mis en exploitation.

D’ailleurs, l’explication vient des walis eux-mêmes : complexité des procédures administratives dont les solutions dépendent des multiples intervenants aux niveaux central et local. En résumé, si le wali affecte les terrains, le reste des procédures lui échappe dans une large mesure.

Des proconsuls les walis ?

Wali, une fonction instable, parce qu’ il est censé gérer l’ordre public, instable aussi parce que les titres de la presse ou une vidéo sur les réseaux sociaux peuvent suffire à déclencher une grosse colère à El Mouradia ou au palais du gouvernement. 

Les contraintes personnelles, tout comme la pression politique ou celle des citoyens ont transformé la mission du wali. Un wali sous couvert d’anonymat, l’avait déploré  laissant entendre « que les relations directes avec l’exécutif comptaient, désormais, au moins autant que les compétences ». 

Les communes vont mal

Plus de la moitié d’entre elles soit 62%, sont déficitaires, alors que les plus riches ne représentent que 7% de l’ensemble des APC. Quant au reste, elles « vivotent » comme elles peuvent et le service public s’en ressent bien sûr ! Elles vont souffrir cette année pour cause de crise, et plus  précisément à cause de la baisse du taux de la taxe sur l’activité professionnelle (TAP). Ce qui impacte gravement la trésorerie des communes. En valeur absolue, c’est une perte de près de 80 milliards de dinars. Pour la précision, rappelons que 58% des recettes communales proviennent de la TAP, 35% de la TVA et que les autres impôts ne représentent que 4% de la fiscalité locale. 

Toutefois, il faut rappeler cette vérité : les communes ne disposent pas, contrairement à ce qu’on pense, du pouvoir fiscal. Elles sont tributaires de la redistribution de la fiscalité ordinaire par le biais du Fonds commun des collectivités locales qui s’est transformé entre temps en Caisse de garantie des collectivités locales, tout en gardant ses vieilles habitudes et sa frilosité légendaire. 

Il y a aussi ces inadéquations entre cette redistribution et les missions attribuées aux communes, dont la plupart trouvent d’énormes difficultés pour financer des projets, et surtout à prendre en charge l’entretien des établissements scolaires et autres centres de santé.
En fait, la véritable réforme à faire dans les collectivités locales réside dans la réforme des finances et de la fiscalité locales. Il ne sert à rien de confier à une commune trop d’attributions si elle ne dispose pas de ressources ou n’en n’était pas capable d’en mobiliser ; des APC disposent, pour certaines, de ressources patrimoniales très importantes, mais peu d’entre-elles font l’effort de les récupérer ou de les valoriser.  Un chiffre pour illustrer ce propos : le rendement des biens immobiliers des communes ne dépasse pas les 7% des ressources locales !

En conclusion

Aujourd’hui, et c’est une des leçons à tirer du Covid-19, il faut aller vers l’établissement de « contrats de performances entre les maires et les walis », les uns et les autres sont, en principe, tenus de rendre compte, non seulement, des taux de consommation des crédits mais aussi et surtout, de la valeur ajoutée en matière d’investissement, de postes créés en matière d’emploi, de ressources propres valorisées et de nombre de problèmes réglés.

Pour l’heure, tant les maires que les walis sont tenus de rendre supportable le confinement imposé aux populations dont certaines sont vraiment dans le désarroi et le dénuement ; d’où l’instruction du premier ministre, lui-même missionné par le président de la République. Et l’urgence est signalée.

C.A.

 *Veni, vidi, vici est une célèbre expression employée par Jules César en 47 av. J-C. Elle peut être traduite en français par « je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu ». Par son laconisme typiquement latin, cette phrase devint célèbre pour désigner tout succès foudroyant. 

 

Auteur
Cherif Ali