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REPORTAGE AU COEUR DE LA DISSIDENCE CITOYENNE

XVème vendredi : Du rêve au progrès

Alger et l'Algérie vent debout pour des lendemains meilleurs. Reportage photo de Zinedine Zebar.

Les marcheurs sont à leur rendez-vous hebdomadaire aussi résolus que détendus. Comme les vendredis passés, ils arrivent en masse et arpentent la rue Didouche-Mourad en se dirigeant vers la Grande Poste dans une atmosphère de kermesse politique.

L’air est clément, le soleil radieux et le ciel bleu. On crie sa  rage d’avoir perdu le Docteur Kameleddine Fekhar en criant :"yalil 3ar ya lil 3ar daoula qatlat Fekhar (honte, honte l’Etat a tué Fekhar).

Le cortège s’immobilise à quelques mètres de la place Maurice-Audin afin de faire une minute de silence en l’honneur du docteur originaire de Ghardaïa, militant des droits de l’homme, mort suite à une grève de la faim entamée afin de dénoncer son incarcération arbitraire.

La communauté mozabite, traditionnellement discrète, est présente en force. Portant leur chechia (chapeau traditionnel) blanche, les jeunes et moins jeunes Mozabites, révoltés, scandent ya Fekhar artah artah sanouasil el kifah  (Hé Fekhar tranquillise toi, on poursuit le combat). Un manifestant, chechia sur la tête, porte un tee-shirt noir  sur lequel figure le drapeau national, une inscription : ni mafia ni militaire pouvoir au peuple ; il tient de sa main droite une pancarte sur laquelle figure la photo de Fekhar et un message : non aux élections organisées par le régime de Boutef ; non à la candidature militaire. Une énorme affiche représente Fekhar souriant avec la légende : Fekhar martyr du Hirak

Mozabite

Crédit Photo de Zinedine Zebar.

On crie sans interruption pouvoir assassin, Dawla madania Machi 3askaria (pouvoir civile et pas militaire), y en a marre des généraux y en a marre, makach intikhabat ya el 3isabat (pas d’élections les gangs) libérez l’Algérie libérez. On se rappelle de la répression subie par les étudiants et on chante Djeich chaab m3a talaba (armée, peuple avec les étudiants).

Une cohorte de manifestants en djelaba, barbus pour la plupart, visiblement salafistes, surgissent de la rue attenante à l’entrée de la Fac centrale. Armés de leurs étendards blancs, jadis noirs, sur lesquelles on peut lire : La ilaha illa lah, Mohamed rassoul Allah en arabe, tentent de se fondre dans la masse des marcheurs qui descendent Didouche, en hurlant dawla islamiya bla manvotew (république islamique sans vote). Ils sont hués, sifflés et instantanément encerclés par les marcheurs et marcheuses pour être éjectés illico presto hors du trajet de la foule sous le grondement d’un djazair houra democratia (Algérie libre et démocratique)et d’une pluie de dégage.

Ils s’éloignent, suivis d’une poignée d’enfants, portant une banderole et totalement tétanisés devant la violence du spectacle auquel s’adonnent leurs parents, en psalmodiant ce refrain des années de feu que les manifestants ont cru banni à jamais : la ilaha ila allah mohamed rassoul allah 3alaiha nahia oua 3aleiha namout (Il n’y a de Dieu qu’Allah, Mohamed prophète d’Allah, pour elle nous vivons pour elle nous mourrons).

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Crédit Photo de Zinedine Zebar.

Les marcheurs sont conscients de la provocation dont ils font l’objet et du piège qui leur est tendu. Ils évitent l’affrontement, restent sages et inébranlables. Sur un écriteau, porté par un quadragénaire qui puise sa sagesse dans le fameux jeu des dominos, on peut lire en arabe : il ne faut pas que notre pays meure dans notre main comme un double six : un domino est dessiné avec la mention Algérie en rouge écrite par-dessus.

Le général canonique subit sa salve habituelle depuis près de quatre vendredis, au même endroit, à quelques pas de la grande poste. Les marcheurs stoppent leur course et débitent d’une seule voix tous les slogans qu’ils ont appris par cœur, sans interruption, pendant plus d’une demi-heure à l’adresse du chef d’état-major : Gaïd Salah rais el 3isaba (chef du gang), dégage, larbin des Emirati,  sorry, sorry, et surtout le plus entendu cet après-midi et le plus populaire ces dernières semaines djeich chaab khawa khawa gaid salah m3a lkhawana( armée peuple, frères Gaïd Salah avec les traitres).

Visiblement, la solution proposée par l’état-major de l’armée ne convient pas aux marcheurs. Ils  réitèrent leur refus de la présidentielle anticipée et hurlent makach elintikhabay ya el 3isabat (pas d’élections les gangs), Makach moufaouadat m3a el 3isabat (pas de négociations avec les gangs) ou encore la shiwar la hiwar transition obligatoire (pas de consultation, pas de dialogue, transition obligatoire).  Ils se sentent forts et sûr d’eux.

Les Oulémas en position

L’initiative politique de sortie de crise proposée par un collectif d'oulémas (savant théologien musulman) jouissant d’une grande notoriété, et à leur tête, leur doyen Mohamed Tahar Ait Aldjat les conforte dans leur position. La vision des manifestants sur la manière de sortir de cette impasse politique converge avec celle des oulémas. Ces derniers exhortent le pouvoir à appliquer les articles 7 et 8. Ce groupe d’oulémas de par sa composition, incarne l’autorité religieuse algérienne par excellence, dans sa diversité confessionnelle et régionale. Par ce communiqué, ces Oulémas donnent leur bénédiction et leur précieux appui aux marcheurs. Comme écrivait feu Thomas Jefferson, ancien président américain : un lien de plus, peut souvent soutenir un édifice, qui s’écroulerait si cet appui venait à manquer.  

A sa quinzième manifestation la protesta menée par les algériens est toujours aussi impressionnante par le pacifisme, l’endurance et la détermination de tout son peuple. Elle subjugue le monde, toujours plus et encore. Elle est belle, tout en couleurs. Elle fait rêver. Nourredine Melikechi, physicien à la NASA déclare : rêver est le premier pas vers le progrès. C’est si vrai que Monsieur Melikechi envoie le nom de Hirak Algérie, à bord du rover 2020. Cette sonde devrait atteindre Mars afin d’essayer de trouver une forme de vie microbienne qui aurait existé par le passé sur la planète rouge.

La protesta quitte la terre, afin d’atteindre Mars, grâce au génie de l’un de ses plus illustres enfants. Tout devient possible, réalisable. Les manifestants le savent : vivre dans une Algérie libre, démocratique, juste, développée orientée vers le progrès sous toutes ses formes, est possible. A force de persévérance, ensemble, pacifiquement, tout en rêvant, ils y parviendront : ils en sont convaincus.

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Auteur
Djalal Larabi